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Full text of "La genèse de l'idée de temps;"

LA GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 



OEUVRES DE M. GUYAU 



La Morale d'Épicure et ses rapports avec les doctrines 

contemporaines. 3 e édition. 1 vol. in-S» 7 50 

La morale anglaise contemporaine. 1 vol. in-8". 'M édition. . . 7 50 

Les Problèmes de lesthétique contemporaine. 1 vol. in-8". . 5 » 

Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction. 1 vol. 

in-S» 2" édition 5 

L'Irréligion de l'avenir, étude de sociologie. 1 vol. in-8". I e édit. 7 50 

Vers d un philosophe. 1 vol. in-18 3 50 

L'Art au point de vue sociologique. 1 vol. in-8" 7 50 

Éducation et hérédité, étude sociologique. 1 vol. in-8" 5 » 

La Genèse de l'idée de temps. 1 vol. in-13 2 50 



A LA MKME UBRAIMIK 



La Morale, l'Art et la Religion d après Guyau. par Alfred 
Fouillée. 1 vol. in-8 de la Bibliothèque de philosophie contem- 
poraine, avec portrait de Guyau 3 75 



Paris. — lllip. t. Cii'ioiiùNT et C", rue des l'oitev.ns, 6. 



3 LA GENÈSE 



DC 



L'IDÉE DE TEMPS 



i'.\n 



M. GUYAU 



AVEC UNE INTRODUCTION 



PAR 



ALFRED FOUILLEE 



PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C" 

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, BOULEVARD S A I NT- G E R M AI X , 108 

18 0(1 



INTRODUCTION 



ALI'RIDD FOUIU.ÊK 



• INTRODUCTION 



LA THEORIE EXPERIMENTALE DU TEMPS ET LA THÉORIE 

KANTIENNE 



I. — L'étude de Guyau sur la genèse de 
l'idée de temps est une importante modifica- 
tion de la théorie évolutionniste. A l'opposé des 
opinions généralement admises dans l'école 
évolutionniste, Guyau ne fait point dépendre 
la perception de l'étendue de celle de la 
durée; il admet, sinon la priorité de la per- 
ception de l'étendue, tout au moins la simul- 
tanéité primitive des deux représentations. 
C'est là un point sur lequel il était utile d'in- 
sister. Les kantiens, eux, ont l'habitude d'op- 
poser la question préalable à la plupart des 

a 



X INTRODUCTION 

recherches de genèse, quand elles concernent 
les notions qu'ils prétendent a priori en tant 
que lois nécessaires de la représentation même. 
Nous croyons avec Guyau, contrairement à 
l'opinion de Kant et même de Spencer, que le 
temps n'est pas une « forme nécessaire de toute 
représentation » , ni a priori, ni a posteriori. 
En effet, on peut très bien concevoir qu'un 
animal eût des représentations sans aucune 
représentation du temps. Il pourrait avoir des 
affections de plaisir et de douleur uniquement 
présentes, il pourrait avoir des perceptions 
spatiales uniquement présentes; il pourrait se 
figurer tout sous forme d'étendue tangible ou 
visible sans mémoire proprement dite, en vi- 
vant dans un présent continuel sans passé et 
sansavenir. Que cetanimal se heurte àun objet 
te se blesse, la vue de l'objet, en reparaissant, 
ressuscitera l'image de la douleur, et l'animal 
fuira sans avoir besoin de concevoir une dou- 
leur comme future, ni l'image actuelle de la 
douleur comme en succession par rapport à 
une douleur passée. Non seulement on pour- 
rait supprimer chez l'animal toute représen- 
tation même confuse de succession, pour le 
réduire à des coexistences d'images spatiales 
(non jugées d'ailleurs coexistantes); mais 



THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xi 

encore on pourrait, par hypothèse, supprimer 
le sentiment même du temps, ramener l'animal 
à une vie toute statique, non dynamique, 
à un mécanisme d'images actuelles sans cons- 
cience du passage d'un état à l'autre. Plongez- 
le à chaque instant dans le fleuve du Léthé, 
ou supposez que. soit par un arrêt de dévelop- 
pement cérébral, soit par une lésion, céré- 
brale, Tanimal s'oublie sans cesse lui-même 
à chaque instant; les images continueront de 
surgir dans sa tête : il y aura des liens céré- 
braux entre ces images et certains mouvements 
par le seul fait que, une première fois, ima- 
ges et mouvements auront coïncidé : l'ani- 
mal aura donc, à chaque instant, un ensemble 
de représentations et accomplira un ensemble 
de mouvements déterminés par des connexions 
cérébrales, le tout sans la représentation de 
succession et sans le sentiment de succession. 
Cet état, quelque hypothétique qu'il soit^ 
doit ressembler à celui des animaux infé- 
rieurs. C'est seulement après une évolution 
plus ou moins longue que l'animal, par un 
perfectionnement de l'organisme, projette 
dans le temps passé une partie de ses re^ 
présentations. Au début, il a dû sentir, ima- 
giner, jouir, souffrir^ réagir et mouvoir en ne 



xii INTRODUCTION 

projetant les objets que dans l'espace, ou, plus 
simplement, avec des représentations à forme 
confusément spatiale, car la représentation 
distincte de l'espace est encore un perfection- 
nement très ultérieur. Comment donc les kan- 
tiens peuvent-ils soutenir qu'on ne peut «se 
représenter une représentation sans la repré- 
sentation du temps»? 

Môme chez l'homme, il v a des cas mala- 
difs où toute notion du temps semble disparue, 
où l'être agit par vision machinale des choses 
dans l'espace sans distinction de passé et de 
présent. Nous pouvons nous en faire une 
idée, même à l'état sain : il y a des cas 
d'absorption profonde dans une pensée ou 
dans un sentiment, d'extase même où le 
temps disparaît de la conscience. Nous ne 
sentons plus la succession de nos états; nous 
sommes en chaque instant tout entiers à cet 
instantmême, réduits à l'état d'esprits momen- 
tanés, sans comparaison, sans souvenir, tota- 
lement perdus dans notre pensée ou dans notre 
sentiment. Si on nous fait tout à coup sortir de 
cette sorte de paralysie portant sur la repré- 
sentation de la durée, nous sommes incapables 
de dire s'il s'est écoulé une minute ou une 
heure : nous sortons comme d'un rêve où, sur 



THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xm 

notre monde intérieur détruit, le temps aurait 
dormi immobile. La représentation du temps 
est donc du luxe ; quant à la conscience 
immédiate du passage d'un état à un autre 
état, elle pourrait être réduite à tel point 
que l'existence interne recommençât à chaque 
moment, et cela, sans qu'un spectateur du 
dehors s'en aperçût. Ce serait une série 
d'éclairs intérieurs dont chacun existerait 
pour lui seul : la conscience de la continuité 
aurait disparu. Ce n'est là sans doute qu'une 
supposition, une sorte d'état-limite : en fait, 
à l'état normal, l'être animé se sent passer 
d'une sensation à l'autre et la représentation de 
la succession suit de très bonne heure les suc- 
cessions de représentations; mais elle les suit 
comme leur effet constant; elle ne les précède 
pas comme leur cause, elle ne les conditionne 
même pas. La vraie condition e.-t ailleurs. 
Elle est dans la réelle existence de la succes- 
sion et du mouvement hors de nous, et aussi 
dans notre cerveau. Le cadre a priori du temps 
est notre crâne. 

II. — Pour déblayer en quelque sorte le ter- 
rain où doivent se porter les recherches de 
Guyau, analysons la démonstration kantienne,, 



xiv INTRODUCTION 

et nous verrons qu'elle suppose tout sans rien 
démontrer. « Le temps, dit Kant, n'est pas un 
concept empirique ou qui dérive de quelque 
expérience. En effet, la simultanéité et la 
succession ne tomberaient pas elles-mêmes 
sous notre perception si la représentation 
du temps ne leur servait a priori de fonde- 
ment. » Selon nous, comme selon Guyau, 
c'est juste l'opposé de Tordre réel. L'animal 
a d'abord, en fait, une représentation, puis 
une succession de représentations, puis une 
représentation des représentations qu'il a eues, 
et cela, dans un certain ordre imposé; il a par 
conséquent une représentation de la succession 
des représentations; enfin cette succession 
prend la forme du temps en vertu de lois 
comme celles qui font que l'impression d'une 
aiguille enfoncée dans les chairs prend la forme 
de la douleur, sans qu'on ait cette forme a 
priori dans la conscience ni aucune notion a 
priori delà douleur. Que la représentation du 
temps ne précède pas les autres représen- 
tations chez l'animal, c'est incontestable; 
quant à dire que les conditions de la repré- 
sentation ultérieure du temps la précè- 
dent, c'est enfoncer une porte ouverte. Il 
est clair que les conditions de tout phéno- 



THEORIE EXPÉRIMENTALE ET THEORIE KANTIENNE xv 

mène précèdent ce phénomène ; que, si nous 
n'avions pas un cerveau capable de sen- 
tir, nous ne sentirions pas ; que, si nos 
sensations n'étaient pas successives, nous ne 
les sentirions pas successivement; que, s'il 
ne restait rien de la première sensation lors 
de la seconde, nous n'aurions pas de mémoire ; 
que, si nous n'avions pas de mémoire, nous 
ne concevrions pas la succession des représen- 
tations ; mais les propriétés de nos représen 
tations ne sont ni des propriétés a priori, ni 
des lois apriori, ni des intuitions a priori, ni 
des formes a priori, pas plus que la forme de 
la vague n'est apriori par rapport à la vague. 
Ne prenons pas le mode ou le résultat cons- 
tant de notre expérience pour une condition 
antérieure et supérieure à l'expérience. 

Kant continue : — « Le temps est une repré- 
sentation nécessaire qui sert de fondement à 
toutes les intuitions. » Nous nions encore, avec 
Guyau, cette proposition. Une sensation, nous 
l'avons vu, peut être éprouvée sans représen- 
tation du temps. L'animal qui sent les dents 
d'un autre s'enfoncer dans sa chair n'a aucun 
besoin de se représenter le temps pour sentir. 
Le temps n'est une « représentation néces- 
saire» que pour les représentations complexes 



XV] INTRODUCTION 

de succession, ce qui revient à dire qu'il est 
nécessaire de se représenter le temps pour se le 
représenter. Ayant toujours eu des successions 
dereprésentations,nous ne pouvons pas conce- 
voir une autre manière de nous représenter 
les phénomènes, car cette manière ne nous est 
donnée dans aucune expérience. La propriété 
constante de notre expérience ne peut pas 
ne pas nous apparaître comme une nécessité 
de l'expérience môme, constamment confirmée 
par son harmonie avec la réelle existence 
hors de nous de mouvements clans le temps. 
« Par cette nécessité seule, continue Kant, 
on fonde a priori la possibilité de principes 
apoclictiques concernant les rapports du temps, 
ou d'axiomes du temps en général, comme ce- 
lui-ci : — Le temps n'a qu'une dimension. » — 
Cet axiome, selon nous, n'est que l'expression 
analytique de notre représentation constante, 
la traduction d'un fait de conscience sans 
exception. La douleur nous excite à la fuir, — 
voilà un fait ou une loi ; — nous nous repré- 
sentons le temps avec une seule dimension, 
l'espace avec trois, la couleur, les sons, les 
odeurs avec une intensité quelconque, etc.; 
voilà d'autres faits ou lois d'expérience, qui se 
trouvent être les lois de l'expérience elle- 



THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xxv 

tanées, tandis que celles du second sont tou- 
jourssuccessives.» Mais la conséquence tiréede 
là, par Kant est inattendue : — «On voitparlà, 
dit-il, que la représentation du temps est une 
intuition, puisque toutes ses relations peuvent 
être exprimées par une intuition extérieure. » 
La conclusion naturelle serait que le temps est 
une représentation expérimentale, non une 
intuition pure, puisque toutes ses relations 
ne peuvent être exprimées « que par une 
intuition extérieure, » par des images parlant 
aux sens ou à l'imagination et empruntées à 
l'espace. 

En réalité, pour Kant, le temps est la forme 
de ce qu'il appelle « le sens interne, » c'est- 
à-dire de « l'intuition de notre état intérieur. >> 
Il eût dû en conclure que le temps nous est 
donné, non indépendamment de l'expérience, 
mais avec l'expérience et par l'expérience de 
nous-mêmes, c'est-à-dire de l'ensemble de nos 
représentations variables accompagnées d'un 
ensemble de représentations fixes qui consti- 
tuent notre moi. Le temps est un abstrait de 
l'expérience interne. 

« Que si je pouvais, conclut Kant, avoir 
l'intuition de moi-même ou d'un autre être in- 
dépendamment de cette condition de la sensi- 



xxvi INTRODUCTION 

bilité, les mêmes déterminations que nous 
nous représentons actuellement comme chan- 
gement nous donneraient une connaissance où 
ne setrouveraitplus la représentation du temps, 
et par conséquent aussi du changement. » — 
Qu'est-ce que Kanten peut savoir? En admet- 
tant même que le temps soit une condition 
sine quâ non de notre conscience, comment 
peut-il en conclure que le temps « n'appartient 
pas aussi aux choses à titre de condition ou de 
propriété?» Pourquoi serions-nous condamnés 
à voir des changements dans le temps sans 
qu'il y en eût ? De ce que le temps est un mode 
de notre expérience, il en résulte qu'il est 
l'expérience même dans un de ses exercices 
constants, et il en résulte aussi, notre expé- 
rience se trouvant confirmée par la série de ses 
relations avec les choses, que le temps est une 
propriété commune de notre conscience et des 
choses. Le rêve d'éternité intemporelle, fait 
par Kant, est une simple idée dont rien ne 
peut garantir la valeur. 

Toute cette démonstration kantienne en 
deux pages est donc une série d'observations 
incomplètes et de conclusions précipitées. C'est 
de la psychologie faite non sur le vif, mais sur 
des concepts abstraits, tels qu'ils existent chez 



THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xxvn 

l'homme adulte et civilisé. La terminologie 
scolastique des intuitions pures, des représen- 
tations a priori, des formes pures remplace par 
dessymboles les observationsetraisonnements. 
On pourrait appliquer à V intensité une série 
d'arguments analogues à ceux de Kant, sou- 
tenir que nous ne pouvons nous représenter 
une sensation ou état quelconque de conscience 
sans une certaine intensité, que, par consé- 
quent l'intensité est une forme pure de la sen- 
sibilité, un objet d'intuition pure et a priori, 
auquel nous mesurons toutes choses. On pour- 
rait prétendre que toutes les intensités peuvent 
être conçues comme des degrés d'une même 
intensité, variant seulement de qualités, de 
lieux et de temps; qu'il n'y a pas cent concep- 
tions possibles de l'intensité, mais une série 
croissante ou décroissante d'intensités appli- 
cables à des objets divers, comme la succes- 
sion et comme la position. On en conclurait 
que c'est par une intuition a priori qu'on 
juge l'intensité d'un coup de poing. 

Il y a de plus une grande obscurité et une 
grande incohérence dans la théorie kantienne. 
Le temps est d'abord une intuition pure, et 
ensuite il se trouve que c'est la plus constante 
des intuitions sensibles, toujours représentée à 



xxvm INTRODUCTION 

l'imagination en termes « d'intuition exté- 
rieure», et enfin, c'est une intuition du sens 
interne. Le temps est d'abord une intuition 
({''objet, puis il se trouve que cet objet n'existe 
pas, que c'est simplement notre manière 
constante de sentir dont nous avons la cons- 
cience. Bien plus, si nous apercevions les 
choses en elles-mêmes, Kant nous apprend 
(comme s'il y était allé voir) que le temps 
s'évanouirait; ce prétendu objet pur d'une 
intuition pure finit donc par être une ombre, 
une illusion de la caverne. Et cependant, le 
monde des choses réelles a la complaisance de 
venir se ranger dans ce cadre de notre sensi- 
bilité; les éclipses prédites par les astronomes 
arrivent à point nommé, comme si le temps 
était un rapport objectif des choses. Gom- 
ment donc a lieu cette harmonie entre notre 
sensibilité et les choses réelles"? Dire que 
nous imposons nos formes à l'Univers n'avance 
à rien, car rien n'oblige la matière de l'Uni- 
vers à se mouler si docilement sur nos formes, 
ni le soleil à s'éclipser pour faire honneur aux 
formes de notre sensibilité, ni notre corps à 
mourir et à se décomposer selon les prévisions 
de la science, uniquement pour se conformer 
à notre intuition du temps. 



THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THEORIE KANTIENNE xxix 

III. — Les disciples contemporains de 
Kant, renonçant à l'intuition pure, se conten- 
tent, avec plus de modestie, de poser le 
temps comme simple «loi de la représenta- 
tion». Ils n'en appellent pas moins l'espace etle 
temps, «les forteresses imprenables de l'aprio- 
risme » , etils prétendent que les partisans de la 
genèse expérimentale veulent « tout ramener 
à l'expérience sans aucunes lois pour la régir, 
et dès lors sans possibilité pour la constituer 
elle-même et pour la comprendre l . » — Mais 
où voit-on que les partisans de l'expérience 
par exemple Guyau, considèrent l'expérience 
comme n'étant soumise à aucune loi? Et en 
quoi l'existence d'une loi expérimentale prou- 
ve-t-elle l'existence d'une forme a priori ? 
C'est une loi que, si je regarde une croix 
rouge, j'éprouverai la sensation du rouge, 
et que, si je reporte les yeux sur du blanc, 
une teinte verte remplacera le rouge; en 
faut-il conclure que les formes du blanc, du 
rouée . du vert et de leurs combinaisons 
soient a priori, sous prétexte qu'elles 
tiennent à la constitution cérébrale? Les lois 
qui nous font éprouver telle sensation 

1. Renouvier, Logique, I. ^14. 



xxx INTRODUCTION 

d'odeur quand se dégage le chlore sont-elles 
a priori ? Cette façon de poser le problème 
est trop commode. Dans ses essais pour 
expliquer la genèse de l'idée du temps, 
Guyau suppose l'expérience avec les lois 
physiologiques et psychologiques qui la 
rendent possible, et qui elles-mêmes ren- 
trent clans les lois générales de Tu ni vers. La 
question est de savoir s'il faut, au lieu du 
jeu des lois de la sensation, de l'émotion et de 
l'appétit, invoquer une loi transcendentale ou, 
pour mieux dire, une faculté transcenclantale. 
Hypothèse paresseuse, ignava ratio, qui, loin 
d'expliquer l'expérience par des lois, érige en 
loi l'absence même de loi naturelle sous le 
nom d'intuition pure ou de forme a priori. 

En résumé, la représentation delà succession 
de plusieurs représentations n'est, selon nous, 
qu'un état de conscience plus complexe, d'or- 
dre à la fois sensitif, appétitif et moteur. Pour se 
représenter une succession de représentations, 
il faut avoir simultanément : 1° telle sensation 
actuelle, 2° l'image d'une sensation anté- 
rieure, 3° l'image synthétique et confuse de la 
transition, c'est-à-dire de la pluralité d'ima- 
ges intermédiaires liant l'image à la sensation. 



THEORIE EXPERIMENTALE ET THEORIE KANTIENNE xxm 

Si on objecte que tout cela est un complexus 
présent d'images, non une succession dans le 
temps, nous répondrons qu'en fait nous ne 
concevons le passé que présentement, par une 
figuration présente. En outre, l'objection 
vient, comme nous l'avons montré ailleurs 4 , 
de ce qu'on suppose idéalement : 1° un 
présent indivisible, 2° une immobilité de la 
conscience en ce point présent. Or, 1° le pré- 
sent de notre conscience a une durée, 2° l'im- 
mobilité est une conception statique fausse, qui 
ne répond pas à la réalité dynamique. Un être 
qui change en passant du plaisir à la douleur 
peut se sentir en train de changer , alors 
même qu'il ne conçoit pas encore le temps, ni 
le rapport des deux termes du changement. Le 
changer est saisi au moment même où il s'ac- 
complit, dans la transition, sous forme dyna- 
mique. Notre mot abstrait changer exprime 
aujourd'hui une comparaison, et nous porte 
à croire que l'être a besoin d'une compa- 
raison d'images pour s'apercevoir du change- 
ment même. Il en a besoin pour juger qu'il a 
changé, oui, mais pour avoir le sentiment par- 
ticulier qui est corrélatif du changement, non. 

1. Voir îms études sur la Mémoire dans la Iiecue des Deux- 
Mondes. 



xxxil INTRODUCTION 

Aucune comparaison d'idées à l'état statique 
n'arriverait à donner le sentiment du change- 
ment si l'être vivant ne l'avait pas dynamique- 
ment. L'animal, du moins à l'état normal et 
conscient, n'a point une idée morte et immo- 
bile de plaisir, puis une idée morte et immobile 
de douleur : au moment même où son plaisir se 
change en douleur, il va autre chose en lui que 
des images statiques, objet d'une comparaison 
contemplative et rétrospective : il y a l'indé- 
finissable conscience de perdre le plaisir et 
d'acquérirla douleur, il y al'expérience interne 
du changement en acte. C'est là, selon nous, 
l'élémentessentiel et primitif de toutes les idées 
ultérieures de temps, d'espace, de mouvement, 
etc. Mais cette expérience radicale du change- 
ment en train de s'effectuer, n'implique nulle- 
ment une référence de la pensée à quelque in- 
tuition pure du temps. Ce n'est pas dans une 
intuition a priori qu'on se voit changer, passer 
du plaisir à la douleur, c'est dans l'intuition 
expérimentale par excellence, qui est la cons- 
cience immédiate. En d'autres termes, dans le 
présent môme, ou clans ce qui paraît tel à notre 
conscience, nous ne nous sentons pas inerte : 
l'appétit est une tendance qui se manifeste par 
un double sentiment de tension constante et de 



THEORIE EXPÉRIMENTALE ET THEORIE KANTIENNE jttxnt 

transition constante ; nous nous sentons 
mouvants et non immobiles, avant de sa- 
voir ce que c'est que changement ou im- 
mobilité. A cette tension du vouloir et du 
mouvoir, à cette conscience d'énergie passant 
du potentiel à l'actuel, joignez le jeu de re- 
présentations si bien décrit par Gnyau il fera 
apparaître les deux termes extrêmes d'une 
série mentale aune dimension, avec les termes 
intermédiaires en ordre déterminé, vous aurez 
alors tout ce que suppose la représentation 
d'une succession ou, pour mieux dire, d'une 
transition de représentations et d'appétitions. 
Yousaurezdevantlesyeuxde l'imagination psy- 
chologique l°une sorte d'avenue ouverte, avec 
les intermédiaires, comme les arbres qui bor- 
dent une allée : c'est la représentation stati- 
que et par cela même incomplète ; 2° l'image 
de la tension et transition constantes qui 
ont accompagné chaque terme de la série : 
c'est la représentation dynamique, appétitive 
et motrice. Voilà l'idée du temps : vous 
aurez beau chercher dans votre conscience, 
vous n'y trouverez que ces deux groupes de 
représentations, les unes variables et diverses, 
les autres constantes et uniformes, dont le 
contraste interne au sein de l'appétit qui 

b 



xxxiv INTRODUCTION 

constitue la vie, apparaît comme durée. 
On verra de quelle manière ingénieuse et 
profonde Guyau s'est efforcé de reconstruire 
la représentation du temps. Ce qui reste d'irré- 
ductible dans son analyse du sentiment de la 
durée n'est nullement la preuve d'une intui- 
tion transcendante : irréductibilité n'est point, 
comme on le prétend, apriorité 1 . Ceux qui 
le croient commettent Yignoratio elenchi. Nos 
sensations, comme telles, sont irréductibles; 
le plaisir et la douleur sont irréductibles ; 
dans tous les états de conscience il v a un 

Cl 

caractère d'intensité qui est irréductible; 
faut-il en conclure que tout cela soit a 
priori? C'est au contraire la preuve qu'il y a 
là des choses de pure expérience, des choses 
qu'il faut avoir éprouver pour les con- 
naître. De môme pour le temps : l'être qui 
n'aurait ni sensations successives, ni appé- 
titions successives, ni réflexion sur ces sensa- 
tions et sur leur mode d'arrangement sériel, 
cet être-là n'aurait aucune expérience de la 
durée et il n'est point d'intuition pure qui 
pût y suppléer. \J irréductibilité est précisé- 
ment le caractère de tout ce qui est objet 
à" expérience immédiate et radicale. 

1. Voir, outre M. Renouvier, la Psychologie de M. Rabier. 



THÉORIE EXPERIMENTALE ET THEORIE KANTIENNE xxxv 

Le plus étrange, c'est que ceux mômes qui 
objectent que l'expérience interne fournit seu- 
lement des représentations statiques et immo- 
biles, en divers instants dont chacun est tou- 
jours présent, sont aussi ceux qui, pour expli- 
quer la conscience du temps, invoquent la 
chose statique et immuable par excellence : le 
cadre a priori dû temps, ou même, comme 
M. Ravaisson, l'idée de l'éternité. Mais c'est 
alors que nous serions à jamais fixés, figés, 
glacés dans un présent sans passé et sans ave- 
nir. Nous aurions, du côté empirique, une ou 
plusieurs représentations toujours présentes et 
en repos, du côté rationnel, une idée pure, 
immobile, éternelle, un punctum stans . Com- 
ment fabriquer avec tous ces éléments 
stables la succession et la représentation de 
la succession? 11 faudra toujours en venir, 
— avec les partisans de l'expérience tels que 
Guyau, — à chercher dans notre expérience 
même un moven de saisir sur le fait et de 
concevoir la succession; et ce moyen est tout 
autre que la contemplation immobile de 
l'immobile éternité. 

Alfred Fouillée. 



PRÉFACE DE L'AUTEUR 



Une des conséquences les mieux établies 
par la psychologie moderne, c'est que tout 
est présent en nous, y compris le passé 
même. Quand je me souviens d'avoir, dans 
mon enfance, joué au cerceau, l'image que 
j'évoque est présente, tout aussi présente que 
celle de ce papier sur lequel j'exprime en ce 
moment des idées abstraites. Penser à jouer 
au cerceau, c'est même préluder déjà inté- 
rieurement aux actions que suppose ce jeu. 
De même, penser à une personne absente, 
c'est l'appeler tout bas par son nom et 



il PREFACE 



commencer presque avec elle un dialogue. 
Une chose n'est réellement passée que quand 
nous en perdons toute conscience ; pour 
revenir à la conscience, elle doit redevenir 
présente. Mais si, en somme, tout est présent 
dans la conscience, si l'image du passé est 
une sorte d'illusion, si le futur, à son tour, 
est une simple projection de notre activité 
présente, comment arrivons-nous à former 
et à organiser l'idée du temps, avec la 
distinction de ses parties, et quelle est 
l'évolution de cette idée dans la conscience 
humaine? — L'idée du temps, selon nous, 
se ramène à un effet de perspective. Nous 
montrerons, en premier lieu, que cette 
perspective n'a pas toujours existé et n'est 
pas nécessaire a priori pour l'exercice de la 
pensée dans sa période de confusion et 
d'indistinction originaire. Puis, nous essaye- 
rons d'expliquer comment s'est formée cette 
perspective et de suivre le travail de la 
nature à ses divers degrés : ainsi on suit sur 



PREFACE ni 

un tableau le travail du peintre ; on voit 
comment, sur une toile plane, il a pu rendre 
sensible la profonde obscurité d'un bois, ou, 
au contraire, faire pénétrer et s'épanouir 
joyeusement dans une pièce un rayon de 
lumière. La perspective en peinture est une 
affaire d'art ou d'artifice ; la mémoire aussi 
est un art : nous montrerons, dans la 
conception du temps, le plan naturel et iné- 
vitable que cet art suit toujours. Pour cela, 
nous essaierons de faire successivement la 
part :i°de l'imagination passive et purement 
reproductrice, qui fournit le cadre immobile 
du temps, sa forme; 2° de l'activité motrice 
et de la volonté, qui, selon nous, fournit 
le fond vivant et mouvant de la notion du 
temps. Les deux éléments réunis constituent 
Y expérience du temps. 



CHAPITRE PREMIER 



PERIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 



Que l'idée de temps, telle qu'elle existe 
aujourd'hui dans l'esprit adulte, soit le résul- 
tat d'une longue évolution, c'est ce qu'il est 
difficile de nier. A l'orisrine, le sens exact du 
passé est bien loin d'exister chez l'animal et 
chez l'enfant comme il existe chez l'homme. 
Il comprend une période de formation. Nos 
langues indo-européennes ont la distinction 
du passé, du présent et du futur nettement 
fixée dans les verbes; l'idée de temps se 
trouve ainsi imposée à nous par la langue 
même, nous ne pouvons pas parler sans évo- 
quer et classer dans le temps une foule d'ima- 
ges. Des distinctions même assez subtiles entre 



6 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

tels ou tels aspects sous lesquels se présente 
à nous la durée, comme le futur et le futur 
passé, le parfait,, l'imparfait et le plus-que- 
parfait, pénètrent peu à peu dans l'esprit des 
enfants; encore n'est-ce pas sans difficulté 
qu'on les leur fait comprendre. Enfin on leur 
donne mille manières de distinguer les divers 
moments du temps : cours du soleil, horloges 
sonnantes, minutes, heures, jours. Toutes 
ces images sensibles entrent peu à peu dans 
la tête de l'enfant et l'aident à organiser la 
masse confuse de ses souvenirs. Mais l'ani- 
mal, l'enfant qui ne sait pas parler éprou- 
vent sans doute des difficultés bien grandes 
pour se représenter le temps. Pour eux il est 
probable que tout est presque sur le même 
plan. Toutes les langues primitives expriment 
par des verbes l'idée d'action, mais toutes ne 
distinguent pas bien les divers temps. Le 
verbe, en sa forme primitive, peut servir 
également à désigner le passé, le présent ou 
le futur. La philologie indique donc une évo- 
lution de Tidée de temps. 

Il en est de même de la psychologie com- 
parée. L'animal, l'enfant même ont-ils vrai- 
ment un passé, c'est-à-dire un ensemble 
de souvenirs mis en ordre, organisés de 
façon à produire la perspective des jours 



PÉRIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 7 

écoulés? 11 ne le semble pas. On dit sou- 
vent qu'un enfant, qu'un homme a de la 
mémoire lorsqu'un ensemble d'images est 
très vivant chez lui. Sous ce rapport, un ani- 
mal peut avoir une mémoire aussi bonne et 
parfois même meilleure que l'homme. C'est 
une affaire de mécanique : tout dépend 
de la force de l'impression reçue, comparée 
avec la force des autres impressions qui l'ont 
suivie. Mais, au point de vue psychologique, 
le trait distinctif de la mémoire humaine, c'est 
le sentiment exact de la durée, c'est Y ordre 
des souvenirs, c'est la précision donnée par 
cela même à chacun d'eux ; toutes choses que 
nous devons en grande partie au soleil, aux 
astres, à l'aiguille qui tourne sur le cadran de 
nos horloges, au retour rythmé des mêmes 
fonctions physiologiques dans l'horloge de 
notre organisme. L'animal et l'enfant, faute 
de moyens de mesure, vivent «au jour le jour» . 
Un éléphant se jette sur un homme qui Ta 
frappé il y a plusieurs années;, s'ensuit-il que 
l'éléphant ait pour cela l'idée claire de la durée 
et une mémoire organisée comme la nôtre? 
Non, il y a surtout association mécanique d'i- 
mages actuelles. A l'image de cet homme 
s'est jointe l'image encore vivace et pré- 
sente de coups reçus, et les deux images 



8 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

se meuvent ensemble comme deux roues d'un 
engrenage; on peut dire que l'animal se re- 
présente presque l'homme comme le frappant 
actuellement : sa colère n'en est que plus 
forte. Il n'y a pas prescription pour l'animal, 
parce qu'il n'y a pas chez lui un sens net de 
la durée. 

De même, toutes les sensations que l'enfant 
a eues continuent de retentir en lui, coexistent 
avec les sensations présentes, luttent contre 
elles; c'est un tumulte inexprimable, où le 
temps n'est pas encore introduit. Le temps 
ne sera constitué que quand les objets se se- 
ront disposés sur une ligne, de telle sorte qu'il 
n'aura qu'une dimension, la longueur. Mais 
primitivement il n'en est pas ainsi : cette 
longue ligne qui part cle notre passé pour se 
perdre dans le lointain de l'avenir n'est pas 
encore tirée. L'enfant n'ayant pas déve- 
loppé l'art du souvenir, tout lui est présent. 
Il ne distingue nettement ni les temps, ni 
les lieux, ni les personnes. L'imagination des 
enfants a pour point de départ la confusion 
des images produite par leur attraction réci- 
proque ; ils mêlent ce qui a été, ce qui est 
ou sera; ils ne vivent pas comme nous dans 
le réel, dans le déterminé, ne circonscrivent 
aucune sensation, aucune image; en d'autres 



PÉRIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 

termes, ne distinguant et ne percevant rien 
très nettement, ils rêvent à propos de tout. 
L'enfant retient et reproduit des images 
beaucoup plus qu'il n'invente et ne pense; et 
c'est précisément à cause de cela qu'il n'a pas 
l'idée nette du temps : l'imagination reproduc- 
tive, étant seule, ne se distingue pas, ne s'op- 
pose pas à l'imagination constructive, qui n'est 
pourtant elle-même que son développement 
supérieur. L'enfant ou l'animal n'ont donc 
pas un passé nettement opposé au présent, 
opposé à l'avenir qu'on imagine, qu'on cons- 
truit à sa guise. L'enfant confond sans cesse 
ce qu'il a fait réellement, ce qu'il aurait voulu 
faire, ce qu'il a vu faire devant lui, ce qu'il a 
dit avoir fait, ce qu'on lui a dit qu'il avait 
fait 1 . Le passé n'est pour lui que l'image domi- 
nante dans le fouillis de toutes les images 
enchevêtrées ; il n'a en lui qu'une masse 
indistincte, sans groupement, sans classi- 
fication : ainsi apparaissent les objets pen- 
dant le crépuscule ou la première aube, 
avant que les rayons du soleil n'y aient apporté 
à la fois l'ordre et la lumière, distribué tout 
sur divers plans. Nous verrons plus loin les 
degrés successifs de ce travail distributeur. 

1. Voir sur ce sujet Éducation et hérédité. 



10 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

Les observateurs reconnaissent que ce 
qui se développe avant tout chez les animaux, 
c'est la perception de l'espace. Le degré de 
cette perception est en rapport avec les mou- 
vements que l'animal doit exécuter pour sa- 
tisfaire ses appétits, et il est probable que ce 
sont ces mouvements mêmes, accomplis en 
tous les sens, qui fournissent la représentation 
de l'espace. Au contraire , les observateurs 
confirment le fait que les animaux, môme les 
plus voisins de l'homme, ont une perception 
très confuse des relations de temps et de tout 
ce qui s'y rapporte. Les animaux n'ont en effet 
besoin que des sens et de l'imagination spon- 
tanée pour se diriger dans l'espace, aller et 
venir, boire, manger, etc. La mémoire des 
animaux est toute spatiale : ce sont des images 
visuelles, tactiles, olfactives, etc., qui se ré- 
veillent et s'associent automatiquement; il y a 
bien classification des objets dans l'espace, 
mais rien n'indique une vraie classification 
dans le temps, puisque l'animal agit avec le 
passé comme présent. L'instinct même, qui 
semble tourné vers l'avenir, est un ensemble 
d'appétitions devenues automatiques, où le 
temps agit sous forme d'espace sans que l'ani- 
mal dégage bien le futur du présent. En un 
mot l'animal est tout aux images. L'adaptation 



PERIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 11 

à un avenir conçu comme tel, et en vertu de 
cette conception môme, est un caractère de 
Thomme. 

Si, même chez Thomme et surtout chez 
l'enfant, l'idée du temps demeure très obscure 
comparativement à celle de l'espace, c'est là 
une conséquence naturelle de l'ordre d'évo- 
lution qui a développé le sens de l'espace 
avant celui du temps. Nous imaginons facile- 
ment l'espace ; nous en avons une vraie vision 
intérieure, une intuition. Essayez de vous 
représenter le temps, comme tel; vous n'y 
parviendrez qu'en vous représentant des 
espaces. Vous serez obligé d'aligner les phéno- 
mènes successifs; de mettre l'un sur un point 
de la ligne, l'autre sur un second point. En 
un mot, vous évoquerez une file d'images 
spatiales pour vous représenter le temps. 

Il est donc contraire aux vraies lois de 
l'évolution de vouloir, comme Spencer, cons- 
truire l'espace avec le temps, quand c'est au 
contraire avec l'espace que nous arrivons à 
nous représenter le temps. La représentation 
des événements dans leur ordre temporel, 
nous venons de le voir, est une acquisition 
plus tardive que la représentation des 
objets dans leur ordre spatial. La rai- 
son en est : 1° que l'ordre spatial est lié 



12 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

aux perceptions mômes, aux présentations, 
tandis que Tordre temporel est lié à l'ima- 
gination reproductive, à la représentation. 
2° Non seulement le temps est lié à des repré- 
sentations , — phénomènes ultérieurs , — 
mais encore il ne peut être perçu que si les 
représentations sont reconnues comme repré- 
sentations, non comme sensations immédiates. 
Il faut donc Va-perception de la représentation 
d'une présentation. Au contraire, l'étendue et 
ses parties plus ou moins distinctes, mais 
certainement étalées devant les yeux, se laisse 
percevoir en un seul moment par un grand 
nombre de sensations actuelles ayant des 
différences spécifiques (signes locaux). Pour 
percevoir l'étendue, l'enfant et l'animal n'ont 
qu'à ouvrir les yeux : c'est un spectacle actuel 
et intense, tandis que pour le temps, c'est un 
« songe effacé » . 

Les enfants atteignent même des idées très 
élevées sur la position des objets dans l'espace, 
sur les relations de près et loin, de dedans et 
de dehors, etc., bien avant d'avoir des idées 
définies sur la succession et la durée des évé- 
nements. James Sully parle d'un enfant de 
trois ans et demi qui avait une connaissance 
très précise des situations relatives de diverses 
localités visitées dans ses promenades, mais 



PERIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 13 

qui brouillait tous les temps , n'avait aucune 
représentation définie répondant aux termes 
«cette semaine» ou « la semaine dernière» , et 
pour qui même hier était un passé absolu- 
ment indéterminé , indiscernable de toute 
autre époque. James Sully, qui fait cette 
observation, s'imagine pourtant encore, avec 
presque toute l'école associationniste et évo- 
lutionniste de l'Angleterre, que nous acqué- 
rons l'idée d'espace par le moyen de l'idée du 
temps. Nous croyons, pour notre part, avec 
plusieurs psychologues allemands, tels que 
Hering et Stumpf, avec MM. William James 
et Warcl, avec M. Alfred Fouillée, que c'est 
là une illusion de l'analyse psychologique, qui 
confond ses procédés de décomposition d'idées 
avec les procédés spontanés et synthétiques 
de l'enfant ou de l'animal 1 . 

Spencer suppose que les aveugles-nés n'ont 
conscience de l'espace « que sous la forme de 
termes successivement présentés qui accompa- 
gnent le mouvement. » A part « quelques me- 
nues perceptions de coexistences » , dues à des 
impressions simultanées, c'est « dans le nom- 



1. Sur ce point, M. Morselli, dans ses études psychologiques sur la 
perception du temps et de l'espace (Rivista di Filosofia scientifica, 
1886) nous donne raison, et se range aux conclusions de notre étude 
sur le temps, publiée d'abord dans la Revue philosophique. 



14 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

bre, l'ordre et le temps» que l'aveugle pense 
se mouvoir, et non, comme nous, dans réten- 
due 1 . Riehl admet aussi que l'espace est un 
caractère appartenant exclusivement aux sen- 
sations visuelles. Cette doctrine nous paraît 
tout à fait imaginaire, et nous ne croyons pas 
à cette antériorité de l'ordre du temps sur 
celui de l'espace. D'abord, comment se repré- 
senter l'ordre, sinon d'une manière figura- 
tive qui est toujours plus ou moins spatiale ? 
L'aveugle-né se représente la sensation de sa 
main prenant le morceau de pain et en ayant 
le contact, puis le contact du morceau de pain 
avec sa bouche, puis le contact de la bouchée 
traversant l'œsophage. Ce sont là des repré- 
sentations d'espace tactile, et non pas seule- 
ment de temps tactile, car il y a là des con- 
tacts localisés en divers points de l'organisme. 
L'aveugle connaît aussi bien que nous la 
place de sa main droite, celle de sa main 
gauche, celle de sa bouche, celle de son go- 
sier, etc. Il n'a pas besoin de les voir; il fait 
mieux que voir, il sent et touche. Nous pensons 
donc, avec les psychologues cités plus haut, 
que toutes nos sensations, internes et externes, 
ont une forme d" extension plus ou moins 

1. Psych. II, p. 209. 



PERIODE DE CONFUSION PRIMITIVE 15 

vague, que plonger sa main dans l'eau froide, 
par exemple, donne une sensation de froid 
moins étendue que le bain du bras entier. 11 n'y 
a pas besoin de voir, ni même de toucher son 
corps pour sentir qu'on est tout entier dans 
l'eau ou qu'on y a seulement le petit doigt. 
« L'espace, comme dit M. Fouillée, est le 
mode naturel de représentation des sensations 
simultanées venues des divers points de l'orga- 
nisme.» Nous ne pensons donc pas qu'il y ait 
besoin de mesurer des temps et des distances 
entre nos divers organes pour penser les choses 
dans l'espace. Spencer fait appel à l'idée la plus 
obscure, l'idée du temps, pour éclaircir celle 
qui l'est le moins et qui est le plus directe- 
ment intuitive ou imaginative, l'idée d'espace. 



CHAPITRE II 

FORME PASSIVE DU TEMPS; SA GENÈSE 

PART DES NOTIONS DE DIFFÉRENCE 

DE RESSEMBLANCE, DE PLURALITÉ, DE DEGRÉ ET D'ORDRE 



Le premier moment de l'évolution mentale, 
avons-nous dit, c'est une multiplicité confuse 
de sensations et de sentiments, multiplicité 
que nous pouvons d'ailleurs, aujourd'hui 
encore, retrouver en nous-mêmes par la ré- 
flexion. En effet, il n'y a pas d'état de cons- 
cience vraiment simple et bien délimité; la 
multiplicité est au fond de la conscience, sur- 
tout de la conscience spontanée. Une sensa- 
tion est un mélange de mille éléments. Quand 
je dis : j'ai froid, j'exprime par un mot 
une multitude d'impressions qui me viennent 
de toute la surface du corps. De même que 



18 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

chaque sensation particulière est multiple, 
un état général de conscience, à un moment 
donné, est composé d'une très grande multi- 
plicité de sensations. En ce moment j'ai mal 
aux dents, j'ai froid aux pieds, j'ai faim, voilà 
des sensations douloureuses; en même temps 
le soleil me rit aux yeux,, je respire l'air frais 
du matin et je pense à déjeuner tout à l'heure, 
voilà des sensations ou images agréables. Tout 
cela est entremêlé de la recherche d'idées philo- 
sophiques, d'un sentiment vague de tension 
d'esprit, etc. Plus on y songe, plus on est effrayé 
de la complexité de ce qu'on appelle un état 
de conscience et du nombre indéterminable 
de sensations simultanées qu'il suppose. Il 
faut tout un travail pour introduire dans cet 
amas Tordre du temps , comme la Psyché 
patiente de la fable mettait en ordre tous les 
éléments minuscules qu'on lui avait imposé 
de ranger. 

Le premier moment de ce travail d'analyse, 
c'est ce que les Anglais appellent la discrimi- 
nation, la perception des différences. Suppri- 
mez cette perception des différences, et vous 
supprimerez le temps. Il y a une chose remar- 
quable dans les rêves, c'est la métamorphose 
perpétuelle des images, qui, quand elle est 



FORME PASSIVE DU TEMPS 19 

continue et sans contrastes tranchés, abolit le 
sentiment de la durée. L'autre jour, je rêvais 
que je caressais un chien de Terre-Neuve; 
peu à peu le chien devint un ours, et cela gra- 
duellement, sans provoquer de ma part aucun 
étonnement. De même les lieux changent quel- 
quefois non par un coup de théâtre, mais par 
une série de transitions qui empêchent de re- 
marquer ce changement : j'étais tout à l'heure 
dans une petite maison, me voici maintenant 
dans un palazzo italien regardant des tableaux 
du Gorrège; j'étais tout à l'heure moi-même, 
maintenant je suis un autre. Cela se passe 
comme sur un théâtre où l'on voit peu à peu des 
arbres et des maisons s'en aller, remplacés à 
mesure par d'autres décors, avec cette diffé- 
rence que, dans le rêve, l'attention étant en- 
dormie, chaque image qui disparaît disparaît 
tout entière : alors la comparaison entre l'état 
passé et l'état présent devient impossible; tout 
nouvel arrivant occupe seul la scène et nous 
fait entièrement oublier les autres acteurs ou 
les autres décors. A cause de cette absence de 
contraste, de différences, les changements les 
plus considérables peuvent s'accomplir en 
échappant à la conscience et sans s'organiser 
dans le temps. C'est une preuve que nous 
n'avons point de cadre a priori pour y placer 



20 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

les objets, que ce sont nos perceptions mêmes 
qui se font leurs cadres quand elles sont dis- 
tribuées régulièrement. Dans une masse abso- 
lument homogène rien ne pourrait donner 
naissance à l'idée de temps : la durée ne com- 
mence qu'avec une certaine variété d'effets, 

D'autre part une hétérogénéité trop absolue , 
si elle était possible, exclurait aussi l'idée de 
temps, qui a parmi ses principaux carac- 
tères la continuité, c'est-à-dire l'unité dans 
la variété. Si notre vie passe à travers des mi- 
lieux trop divers, si des images trop hétéro- 
gènes viennent frapper nos yeux, la mémoire 
se trouble, met avant ce qui est après, em- 
brouille tout. C'est ce qui se produit aisément 
dans les voyages, où une foule de sensations 
sans rapport l'une avec l'autre se succèdent 
avec rapidité. Pascal observait que les voyages 
ressemblent aux rêves : si nous voyagions tou- 
jours sans jamais nous arrêter et surtout sans 
avoir organisé nous-mêmes le plan du voyage, 
nous aurions peine à distinguer la veille du 
rêve. 11 faut une certaine continuité dans les 
sensations, une certaine logique naturelle; il 
faut que l'une sorte de l'autre, qu'elles s'en- 
chaînent toutes ensemble. Memoria non facit 
saltus. Pour constater le changement, il faut 
un point fixe. 



FORME PASSIVE DU TEMPS 21 

Quand nous nous analysons nous-mêmes, 
nous retrouvons sous chaque image actuelle, 
sons chaque objet ou série d'objets qui s'offre 
à nous, sous chacune de nos pensées et chacun 
de nos sentiments présents, un sentiment, une 
pensée, une image analogue que nous recon- 
naissons pour nôtres. Une longue expérience 
a fait peu à peu entrer en nous une partie du 
monde extérieur, et il suffit de creuser en 
nous-mêmes par la réflexion pour l'y retrou- 
ver sous la surface mobile des sensations et 
des idées présentes. Aussi rien d'absolu- 
ment nouveau pour nous; et c'est là le secret de 
notre intelligence, car nous ne comprendrions 
pas ce qui n'aurait aucun analogue dans notre 
passé, ce qui n'éveillerait rien en nous. Platon 
avait raison de soutenir que connaître, c'était 
à moitié se souvenir, qu'il y a toujours en 
nous quelque chose qui correspond au savoir 
qu'on nous apporte du dehors. 

Ce qui fait que l'animal ne peut connaître, 
c'est précisément qu'il ne se souvient pas à pro- 
prement parler. Dans son monde intérieur 
existe, nous l'avons vu, une confusion qui rend 
non moins confus pour lui le monde extérieur. 
En effet, connaître, c'est comparer un souve- 
nir à une sensation. Pour que la connaissance 
soit nette, il faut que le souvenir soit distinct, 



22 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

précis, localisé à tel point de l'espace. Si tout 
s'écoulait en nous comme l'eau d'un fleuve, 
notre pensée s'en irait aussi et disparaîtrait 
avec les sensations fuyantes. La première con- 
dition de la pensée, c'est de se retenir soi- 
même par la mémoire; connaître, c'est 
reconnaître, au moins partiellement. C'est 
pourquoi la vie des animaux se passe comme 
un rêve; encore retrouvons-nous parfois nos 
rêves et les reconstruisons-nous en les oppo- 
sant à la vie réelle ; mais, si nous rêvions per- 
pétuellement, nous n'aurions qu'une vague 
idée de nos rêves : ainsi en est-il des animaux. 

La perception des différences et des ressem- 
blances, première condition de l'idée de temps, 
a pour résultat la notion de dualité, et avec la 
dualité se construit le nombre. L'idée du 
nombre n'est autre chose à l'origine que la 
perception des différences sous les ressem- 
blances; les diverses sensations, d'abord les 
sensations contraires, comme celles de plaisir 
et de douleur, puiscelles des différents sens, par 
exemple du tact et de la vue, se distinguent 
plus ou moins nettement les unes des autres. 

Ainsi la discrimination, élément primordial 
de l'intelligence, n'a pas besoin de l'idée de 
temps pour s'exercer : c'est au contraire le 
temps qui la présuppose. La notion même 



FORME PASSIVE DU TEMPS 23 

de séquence, à laquelle Spencer ramène le 
temps , est dérivée. Primitivement, tout 
coexiste, et les sensations tactiles ou visuelles 
tendent à prendre spontanément la forme 
vague de l'espace, sans distinction de plans, 
sans dimensions précises. Quand nous disons 
que tout coexiste, nous empruntons encore au 
langage du temps un terme trop clair, expri- 
mant une relation consciente et réfléchie de 
simultanéité : à l'origine, on n'a pas plus la 
notion de coexistence que celle de succession, 
on a une image confuse et diffuse de choses 
multiples, répandues autour de nous, et le 
terme même d'étendue est trop net pour ex- 
primer ce chaos. Seul le mouvement y intro- 
duira plus tard des divisions, des distinctions, 
par l'effort qu'il suppose ; c'est le mouvement 
volontaire qui créera pour notre esprit la troi- 
sième dimension de l'espace, et sans lui tout 
resterait sur le même plan. Bien plus, la no- 
tion même de plan et de surface ne naîtra que 
si la surface est parcourue par un mouvement 
de la main et des yeux. Nous verrons tout 
à l'heure qu'il en est de même pour le temps. 

Outre les trois premiers éléments de l'idée de 
temps : différences, ressemblances et nombre, 
la conscience nous met bientôt en possession 



21 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

d'un quatrième, dont l'importance est capitale : 
Vintensîté, le degré. Selon nous, il y a une 
connexion intime entre le degré et le moment. 
Entre les diverses sensations et les divers 
efforts moteurs de même espèce il existe en 
général des gradations et une sorte d'échelle 
qui permet de passer de l'un à l'autre. J'ai 
d'abord appétit, puis faim, puis une vive dou- 
leur d'estomac mêlée d'éblouissements et d'un 
sentiment général de faiblesse; voilà l'exem- 
ple d'une sensation passant par une foule de 
degrés. Il en est ainsi de la plupart de nos sen- 
timents dans la vie habituelle : ils se ramè- 
nent à un petit nombre, mais ils sont suscep- 
tibles de variations perpétuelles, de dégrada- 
tions ou d'accroissements presque à l'infini. 
La vie est une évolution lente ; chaque moment 
du temps présuppose un degré dans l'activité et 
dans la sensibilité, un accroissement ou une 
diminution, une variation quelconque, en 
d'autres termes un rapport composé de quan- 
tité et de qualité. S'il n'y avait pas division, 
variation et degré dans l'activité ou la sensibi- 
lité, il n'y aurait pas de temps. Le balancier 
primitif qui sert à mesurer le temps et contri- 
bue même à le créer pour nous, c'est le batte- 
ment plus ou moins intense, plus ou moins 
ému de notre cœur. 



FORME PASSIVE DU TEMPS 25 

Bain remarque avec raison que nous ne 
pouvons soulever un poids à la hauteur d'un 
pied, puis de deux pieds, sans avoir une expé- 
rience particulière de durée ; dans le senti- 
ment du continu, par exemple du mouvement 
continu, de l'effort continu, il y à «une aper- 
ception de degré. » Mais Bain ajoute que 
« cette aperception de degré est le fait appelé 
temps ou durée. » — Cette conclusion est 
inadmissible. Il y a autre chose dans la durée 
qu'une aperception de degrés d'intensité, quel- 
que commode que soit cette aperception pour 
nous rendre sensible la succession, qui est la 
caractéristique du temps. 

Les éléments qui précèdent nous fournissent 
simplement ce qu'on pourrait appeler le Ut 
du temps, abstraction faite de son cours, ou, 
si l'on préfère, le cadre dans lequel le temps 
semble se mouvoir, l'ordre selon lequel il 
range les représentations dans notre esprit, 
en un mot la forme du temps. C'est un ordre 
de représentations à la fois différentes et ressem- 
blantes, formant une pluralité de degrés. De 
plus, le souvenir même a ses degrés, suivant 
qu'il est plus ou moins lointain : tout change- 
ment qui vient se représenter dans la cons- 
cience laisse en elle, comme résidu, une série 
de représentations disposées selon une espèce 



26 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

de ligne, dans laquelle toutes les représenta- 
tions lointaines tendent à s'effacer pour laisser 
place à d'autres représentations toujours plus 
nettes. Tout changement produit ainsi dans 
l'esprit une sorte de traînée lumineuse ana- 
logue à celle que laissent dans le ciel les étoiles 
filantes. Au contraire, un état fixe apparaît 
toujours avec la même netteté, dans le même 
milieu, comme les grands astres du ciel. Ajou- 
tons donc encore aux éléments qui précèdent 
les résidus, de netteté et d'intensité différentes, 
laissés dans la mémoire par le changement. 

La preuve que la représentation de Pavant 
et de l'après est un jeu d'images et de rési- 
dus, c'est que nous pouvons très bien les 
confondre. C'est ce qui arrive dans les expé- 
riences psychophysiques où le sujet note 
un son avant de l'avoir entendu, et surtout 
dans les expériences où, étant données deux 
étincelles successives rapprochées, il confond 
celle qui est apparue la première avec la 
seconde. Dans le phénomène de l'attente vive, 
on peut se représenter si fortement le son 
attendu qu'on l'entend avant qu'il ne se pro- 
duise. Quanta l'ordre interverti entre les étin- 
celles, il vient sans doute de ce que l'attention, 
s'appliquant tantôt à l'une, tantôt à l'autre, 
grossit celle à laquelle elle s'attache, lui donne 



FORME PASSIVE DU TEMPS 27 

une intensité qui la rapproche au regard de 
la conscience, alors même qu'elle est la plus 
éloignée dans le temps. 

Nous avons déterminé tout ce qui, dans 
le temps, n'est pas le changement môme saisi 
sur le fait, ou ce que nous avons appelé le 
lit du temps par opposition à son cours. 
Reste à faire courir et couler le temps dans 
la conscience; il faut que, dans ce lit tout prêt 
fourni par l'imagination, quelque chose d'actif 
et de mouvant se produise pour la conscience. 
Jusqu'à présent nous avons fait de la pensée 
quelque chose de tout passif, où vient se 
refléter une variété d'objets ayant des degrés 
divers, avec des résidus disposés en un ordre 
d'accroissement ou de décroissance, le tout 
en quelque sorte fixé; essayons maintenant 
de montrer la part de l'activité, de la réaction 
cérébrale et mentale. 



CHAPITRE III 

FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS; SA GENÈSE. 

PART DE LA VOLONTÉ, 

DE L'INTENTION ET DE L'ACTIVITÉ MOTRICE. 

PRÉSENT, AVENIR ET PASSÉ. 

L'ESPACE COMME MOYEN DE REPRÉSENTATION DU TEMPS 



Le cours du temps se ramène, dans l'esprit 
adulte, à trois parties qui s'opposent entre 
elles et qui sont le présent, le futur, le passé. 
Tout d'abord, sous l'idée de présent, se trouve 
celle d'actualité, d'action, qui ne semble nul- 
lement une idée dérivée de celle du temps, 
mais bien une idée antérieure. L'action enve- 
loppe le temps, soit, etYactuel enveloppe le 
présent, mais la conscience de l'actuel et*de 
l'action ne provient pas du temps. Le présent 
même n'est pas encore le temps ou la durée, 



2 



30 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

car toute durée, tout cours du temps, pouvant 
se décomposer, en présent et en passé, consiste 
essentiellement dans l'addition de quelque 
chose à la pure et immobile idée du présent. 
Cette idée même du présent est une concep- 
tion abstraite, dérivée, qui n'existait à l'ori- 
gine qu'implicitement dans celle de l'action, 
de l'effort actuel. Le vrai présent, en effet, 
seraitun instant indivisible,unmomentde tran- 
sition entre le passé et le futur, moment qui 
ne peut être conçu que comme infiniment 
petit, mourant et naissant à la fois. Ce présent 
rationnel est un résultat de l'analvse mathé- 
matique et métaphysique : le présent empi- 
rique d'un animal, d'un enfant, et même d'un 
adulte ignorant , en est très éloigné ; c'est un 
simple morceau de durée ayant en réalité du 
passé, du présent et du futur, morceau divisi- 
ble en une infinité de présents mathématiques 
auxquels ne songe ni l'animal, ni l'enfant, ni 
l'homme vulgaire. Le vrai point de départ de 
l'évolution n'est donc pas plus l'idée du pré- 
sent que celle du passé ou du futur. C'est 
Vagir et le pâtir, c'est le mouvement succé- 
dant à une sensation. 

L'idée des trois parties du temps est une 
scission de la conscience. Quand les cellules 
de certains animaux sont parvenues à tout leur 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 31 

accroissement possible, elles se divisent en 
deux par scissiparité; il y a quelque chose 
d'analogue dans la génération du temps. 

Comment se fait cette division des moments 
du temps dans la conscience primitive? — 
Selon nous, elle a lieu par la division môme du 
pâtir et de l'agir. Quand nous éprouvons une 
douleur et réagissons pour l'écarter, nous 
commençons à couper le temps en deux, en 
présent et en futur. Cette réaction à l'égard 
des plaisirs et des peines, quand elle devient 
consciente, est l'intention; et, selon nous, c'est 
l'intention, spontanée ou réfléchie, qui engen- 
dre à la fois les notions de l'espace et du temps. 
En ce qui concerne l'espace , on a repro- 
ché aux Anglais d'avoir fait une pétition 
de principe en prétendant en expliquer l'idée 
par une simple série d'efforts musculaires et 
de sensations musculaires, dont nous appré- 
cions l'intensité, la vitesse et la direction; pos- 
tuler la « direction » , en effet , n'est-ce pas 
déjà présupposer et postuler l'espace même 
qu'il s'agissait d'engendrer dans notre esprit? 
Mais, si le mot de direction est effectivement 
assez malheureux, on peut y substituer, celui 
d'intention. L'intention ne présuppose pas l'idée 
de l'espace; elle ne suppose que des images 
de sensations agréables ou pénibles, avec des 



32 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

efforts moteurs pour réaliser les premières ou 
se dérober aux secondes. L'animal qui se 
représente sa proie, ou môme qui la voit, n'a 
pas besoin de penser l'espace ni la direction 
pour avoir l'intention de l'avaler et pour com- 
mencer les efforts moteurs nécessaires. Direc- 
tion, à l'origine, c'est simplement intention, 
c'est-à-dire image d'un plaisir ou d'une peine 
et des circonstances concomitantes, puis inner- 
vation motrice. De Y intention, peu à peu 
consciente de soi et de ses effets, sortira la 
direction proprement dite et avec elle déten- 
due. 

Il en est de môme pour le temps, Le futur, 
à l'origine, c'est le devant être, c'est ce que 
je n'ai pas et ce dont j'ai désir ou besoin, c'est 
ce que je travaille à posséder ; comme le pré- 
sent se ramène à l'activité consciente et jouis- 
sant de soi, le futur se ramène à l'activité 
tendant vers autre chose, cherchant ce qui lui 
manque. Quand l'enfant a faim , il pleure et 
tend les bras vers sa nourrice : voilà le germe 
de l'idée d'avenir. Tout besoin implique la 
possibilité de le satisfaire; l'ensemble de ces 
possibilités, c'est ce que nous désignons sous 
le nom du futur. Un être qui ne désirerait 
rien, qui n'aspirerait à rien, verrait se fermer 
devant lui le temps. Nous étendons la main, 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 33 

et l'espace s'ouvre devant nous, l'espace que 
des yeux immobiles ne pourraient saisir avec 
la succession de ses plans et la multiplicité de 
ses dimensions. De même pour le temps : il 
faut désirer, il faut vouloir, il faut étendre la 
main et marcher pour créer l'avenir. L' 'avenir 
n'est pas ce qui vient vers nous , mais ce vers 
quoi nous cillons. 

A l'origine, le cours du temps n'est donc 
que la distinction du voulu et du possédé, qui 
elle-même se réduit à l'intention suivie d'un 
sentiment de satisfaction. L'intention, avec 
l'effort qui l'accompagne, est le premier germe 
des idées vulgaires de cause efficiente et de 
cause finale. C'est par une série d'abstractions 
scientifiques qu'on arrive à leur substituer les 
idées de succession constante, d'antécédent et 
de conséquent invariable, de déterminisme te 
de mécanisme régulier. A l'origine, les idées 
de cause et de fin ont un caractère d'anthro- 
pomorphisme ou, si Ton veut, de fétichisme : 
elles sont le transport hors de nous de la force 
musculaire (cause efficiente) et de l'intention 
(cause finale). Ces notions métaphysiques ont 
à l'origine une signification non seulement 
tout humaine, mais tout animale, car le besoin 
à satisfaire et l'innervation motrice sont les 
expressions de la vie dans tout animal. C'est 



34 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

le rapport de ces deux termes qui, selon nous, 
a engendré tout d'abord la conscience du 
temps ; ce dernier ne fut à l'origine, en quelque 
sorte, que l'intervalle conscient entre le besoin 
et sa satisfaction, la distance entre « la coupe 
et les lèvres ». 

Aujourd'hui les psychologues sont tentés 
d'intervertir l'ordre de la genèse du temps. 
Remplis de leurs idées toutes scientifiques et 
toutes modernes sur la causalité, ils nous 
disent : la cause efficiente se réduit pour l'en- 
tendement à une simple succession d'antécé- 
dent et de conséquent selon un ordre inva- 
riable ou môme nécessaire ; la cause finale se 
réduit de même à un rapport d'antécédent et 
de conséquent, à une succession. Puis, quand 
les psychologues arrivent à la question du 
temps, ils continuent de placer l'idée de suc- 
cession à la racine même de la conscience : 
ils font consister cette dernière dans un rythme 
d'antécédents et de conséquents saisi sur le 
fait; dès lors le prius et le posterius, le non 
simul, deviennent un rapport constitutif de la 
« représentation « même, une « forme de la 
représentation» , et une forme a priori. Selon 
nous, cette théorie met des idées scientifiques, 
venues fort tard, à la place des fétiches primi- 
tifs de la conscience, qui sont la force ou cause 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 35 

efficiente et le but ou cause finale. L'animal 
ne pratique que la philosophie de Maine de 
Biran : il sent et il fait effort, il n'est pas encore 
assez mathématicien pour songer à la succes- 
sion, encore moins à la succession constante, 
encore bien moins à la succession nécessaire. 
Le rapport d'antécédent à conséquent , de 
prius à posterius, ne se dégagera que dans la 
suite par une analyse réfléchie. 

Est-ce à dire que le temps ne soit pas déjà 
en germe dans la conscience primitive? — Il 
y est sous la forme de la force, de l'effort, et, 
quand l'être commence à se rendre compte de 
ce qu'il veut, de Yintention; mais alors, le 
temps est tout englobé dans la sensibilité et 
dans l'activité motrice, et par cela môme il ne 
fait qu'un avec l'espace; le futur, c'est ce qui 
est devant l'animal et qu'il cherche à prendre ; 
le passée c'est ce qui est derrière et qu'il ne 
voit plus; au lieu de fabriquer savamment 
de l'espace avec le temps, comme fait 
Spencer, il fabrique grossièrement le temps 
avec l'espace; il ne connaît que le prius et ie 
posterius de l'étendue. Mon chien, de sa nichc„ 
aperçoit devant lui l'écuelle pleine que je lui 
apporte : voilà le futur; il sort, se rapproche, 
et, à mesure qu'il avance, les sensations de la 
niche s'éloignent, disparaissent presque, parce 



36 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

que la niche est maintenant derrière lui et 
qu'il ne la voit plus; voilà le passé. 

En somme, la succession est un abstrait de 
Y effort moteur exercé dans V espace; effort qui, 
devenu conscient, qsXY intention. 

Dans la conscience adulte, l'idée d'intention, 
de fin , de but, reste l'élément essentiel pour 
classer les souvenirs. Si nous avions simple- 
ment conscience de chaque action en particu- 
lier, sans grouper ces diverses actions autour 
de plusieurs fins distinctes, combien la mé- 
moire nous serait difficile! Au contraire, ridée 
de fin étant donnée , nos diverses actions 
deviennent une série de moyens, se rangent, 
s'organisent par rapport à la fin poursuivie, de 
façon à satisfaire un Aristote ou un Leibnitz. 
Si je veux aller en Amérique, il s'ensuit que je 
veux d'abord passer la mer, et pour cela que je 
veux m'embarquer au Havre ou à Bordeaux. 
Toutes ces volontés s'enchaînent l'une à l'autre 
dans un ordre logique , et tous les souvenirs 
auxquels elles donneront naissance se trouve- 
ront du môme coup enchaînés. 11 y a dans la 
vie une certaine logique, et c'est cette logique 
qui permet le souvenir. Là où régnent l'illo- 
gique et l'imprévu, la mémoire perd beaucoup 
de prise. La vie absolument sans logique res- 
semblerait à ces mauvais drames où les divers 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 37 

événements ne sont pas rattachés et d'où l'on 
ne retire que des images confuses, qui se 
fondent Tune dans l'autre. 

L'intention, la fin poursuivie, aboutit tou- 
jours à une direction dans l'espace et consé- 
quemment à un mouvement ; on peut donc 
dire que le temps est une abstraction du mou- 
vement, de la Yuvr.atç, une formule par laquelle 
nous résumons un ensemble de sensations ou 
d'efforts distincts les uns des autres. Quand 
nous disons : « ce village est à deux heures 
d'ici » , le temps n'est qu'une simple mesure de 
la quantité d'efforts nécessaire pour atteindre 
à travers l'espace le village en question. 
Cette formule ne contient rien de plus que 
cette autre : ce village est à tant de milliers de 
pas, ou que cette autre plus abstraite : il est à 
tant de kilomètres, ou enfin que cette autre 
plus psychologique : il est à tant d'efforts mus- 
culaires. L'idée même du mouvement se ra- 
mène, pour la conscience, à la conception d'un 
certain nombre de sensations d'effort muscu- 
laire et de résistance disposées selon une ligne 
entre un point de l'espace où l'on est et un autre 
point où l'on veut être. Pourquoi cette idée, à 
l'origine, présupposerait-elle l'idée de temps? 
Je fais plusieurs pas dans une direction donnée: 
pour cela il a fallu des efforts musculaires ana- 

3 



38 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

logues avec des sensations différentes tout le 
long du chemin. Voilà la notion primitive du 
mouvement. Ajoutez que , les divers pas étant 
faits dans une intention déterminée, vers les 
fruits d'un arbre par exemple, les groupes de 
sensations que j'ai éprouvées se disposent dans 
mon imagination selon une ligne, les uns appa- 
raissant à tel point par rapport à l'arbre, les 
autres à tel autre point. Voilà à la fois le germe 
de l'idée de temps et de l'idée de mouvement 
dans l'espace. 

Si je vais du point A au point B et que je 
revienne du point B au point A, j'obtiens ainsi 
deux séries de sensations dont chaque terme 
correspond à un des termes de l'autre série. 
Seulement, ces termes correspondants se 
trouvent rangés dans mon esprit tantôt par 
rapport au point B pris comme but, tantôt 
par rapport au point A. Je n'ai alors qu'à ap- 
pliquer les deux séries l'une sur l'autre en les 
retournant pour qu'elles coïncident parfaite- 
ment d'un bout à l'autre. Cette entière coïnci- 
dence de deux groupes de sensations, comme 
on sait, est ce qui distingue le mieux l'espace 
du temps. Quand je ne considère pas cette 
coïncidence possible ou réelle, je n'ai dans la 
mémoire qu'une série de sensations, rangées 
selon un ordre de netteté. L'idée du temps 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 39 

est produite par une accumulation de sensa- 
tions, d'efforts musculaires, de désirs pénible- 
ment rangés. Les mêmes sensations répétées, 
les efforts répétés dans le même sens, dans la 
même intention, forment une série dont les 
premiers termes sont moins distincts et les 
derniers davantage ; ainsi s'établit une per- 
spective intérieure qui va en avant, vers 
l'avenir. 

Le passé n'est que cette perspective retour- 
née : c'est de l'actif devenu passif, c'est un 
résidu au lieu d'être une anticipation et une 
conquête. A mesure que nous dépensons notre 
vie, il se produit au fond de nous-mêmes, 
comme dans ces bassins d'où l'on fait évapo- 
rer l'eau de la mer, une sorte de dépôt par 
couches régulières de tout ce que tenait en 
suspens notre pensée et notre sensibilité. Cette 
cristallisation intérieure est le passé. Si 
l'onde est trop agitée, le dépôt se fait irrégu- 
lièrement par masses confuses; si elle est suf- 
fisamment calme, il prend des formes régu- 
lières. 

Le temps passé est un fragment de l'espace 
transporté en nous; il se figure par l'espace. 
Il est impossible de modifier la disposition 
des parties de l'espace : on ne peut mettre à 
droite ce qui est à gauche; devant ce qui est 



40 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

derrière; or. toutes les images que le souvenir 
nous donne, s'attaehant à quelque sensation 
dans l'espace, s'immobilisent ainsi, forment 
une série dont nous ne pouvons substituer l'un 
à l'autre les divers termes. 

Aussi toute image fournie parle souvenir ne 
peut-elle être bien localisée, placée dans le 
passé, qu'à condition de pouvoir se localiser 
dans tel ou tel point de l'espace, ou encore 
d'être associée à quelque autre image qui s'y 
localise 1 . Sans l'association à de petites cir- 
constances, tout souvenir nous apparaîtrait 
comme une création. Est-ce moi qui ai ima- 
giné et écrit quelque part : « La feuillée 
chante, » expression pittoresque que je trouve 
en ce moment dans ma mémoire? A cette in- 
terrogation, une foule de souvenirs surgissent : 
des mots latins s'associent aux mots français : 
à ces mots s'associe un nom, celui de Lucrèce. 
Enfin, si j'ai bonne mémoire, j'irai jusqu'à 
revoir le vieux petit volume déchiré sur lequel 
j'ai lu autrefois l'expression de Lucrèce : frons 
canit. 

En somme, c'est le jeu des sentiments, des 
plaisirs et des douleurs qui a organisé la mé- 
moire en représentation présente du passé, et 

1. Nous reviendrons plusloin sur le mécanisme de sa localisation. 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 41 

divise ainsi le temps en parties distinctes. J'ai 
soif, je bois à un ruisseau. Un quart d'heure 
après, je revois le ruisseau qui, par associa- 
tion, me rappelle ma soif, mais, en réalité, je 
n'ai pas soif et l'eau fraîche ne me tente plus 
du tout. Et pourtant ma représentation est 
distincte, elle a un témoin : le ruisseau qui m'a 
désaltéré. Ainsi s'affirme le souvenir en face de 
la réalité actuelle, le passé en face du présent. 
L'animal môme qui a bu au ruisseau com- 
mence à avoir dans la tête des cases distinctes 
pour le passé et pour la sensation présente. 

Ce sentiment du passé n'a tout d'abord rien 
d'abstrait ni de scientifique; il est associé au 
sentiment de plaisir que nous éprouvons à 
retrouver des choses déjà connues. Après 
avoir fait voyager un chien , ramenez-le à sa 
maison, il bondira de plaisir. De même un 
visage connu fera sourire un enfant, tandis 
qu'un visage inconnu lui fera peur. Il y a une 
différence appréciable pour la sensibilité entre 
voir et revoir, entre découvrir et reconnaître. 
L'habitude produit toujours une certaine faci- 
lité dans la perception, et cette facilité engen- 
dre un plaisir. L'habitude suffit déjà à elle 
seule pour créer un certain ordre : on pourrait 
peut-être dire que tout sentiment de désordre 
vient de rinaccoutumance. 



42 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

La masse confuse et obscure de nos souve- 
nirs accumulés ressemble à ces grandes forets 
qu'on aperçoit de loin comme une seule masse 
d'ombre; quand on y pénètre, on distingue 
de longues percées sous les arbres, des halliers, 
des clairières, des perspectives où les yeux se 
perdent. Bientôt on y remarque des points 
de repère qui servent à se reconnaître : on 
s'habitue à y marcher sans crainte et sans hé- 
sitation. Tous ces grands arbres en désordre 
s'arrangent dans l'esprit et s'y disposent selon 
des associations fixes. Au début, rien que des 
souvenirs passivement conservés, d'où suit la 
confusion dont nous avons parlé ; partant, point 
d'idée claire du passé en opposition avec le pré- 
vint et l'avenir. Puis vient l'imagination, avec 
l'intelligence, qui jouent avec les images et les 
idées, les mettent ici ou là, à leur gré, rêvent 
un monde selon nos désirs. Alors se produit un 
contraste de l'imaerination active avec le 
souvenir présent, qu'on ne peut modifier si 
aisément, qui reste ancré dans une masse 
d'associations dont on ne peut le détacher. La 
scission se produit alors en nous : l'imagina- 
tion passive ou mémoire se distingue de l'ima- 
gination active. 

Nous avons vu que le sentiment du temps 
vient en partie du sentiment de la différence, 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 43 

mais il n'y a pas autant de différence qu'on 
pourrait le croire entre nos sensations, ou 
plutôt la différence de degré n'exclut pas une 
certaine unité de forme. Les sensations ren- 
trent dans un certain nombre d'espèces, selon 
qu'elles proviennent démon bras, de ma jambe, 
de ma tête, etc. Dans une journée ou même dans 
une époque entière de la vie, il va, le plus sou- 
vent, une ou plusieurs espèces de sensations 
dominantes; de là l'unité dans la variété. 
Tout à l'heure, pendant que j'écrivais, ma 
mémoire me représenta soudain l'image d'un 
petit ravin ombragé de pins et de tuyas. 
Quand donc m'y suis-je promené? me de- 
mandai -je. Et sans hésitation, quoique après 
un temps mathématiquement appréciable, 
cette réponse intérieure m'arrive : hier. A 
quoi donc ai-je reconnu immédiatement que 
c'était hier? En y réfléchissant, je remarque 
qu'au souvenir de cette promenade est asso- 
ciée la sensation du mal de tête; or je souffre 
encore de la tête en ce moment même : c'est 
pour cela que la localisation dans le temps a 
été très prompte. Sous les divers événements 
de ma journée se retrouve ainsi une sensation 
continue qui les relie entre eux. D'autres fois, 
c'est un groupe de sensations qui adhèrent 
l'une à l'autre. Mais le souvenir exact, pour 



44 GENESE DE L'IDÉE DE TEMPS 

être possible, demande toujours que les sen- 
sations les plus hétérogènes soient reliées 
entre elles par d'autres qui le sont moins. 

La distinction du passé et du présent est 
tellement relative, que toute image lointaine 
donnée par la mémoire, lorsqu'on la fixe par 
l'attention, ne tarde par à se rapprocher, à 
apparaître comme récente : elle prend sa 
place dans le présent. Je suis un petit chemin 
que je n'avais pas suivi depuis deux ans; le 
chemin serpente sous les oliviers, aux flancs 
d'une montagne, avec la mer dans le fond. A 
mesure que j'avance, je reconnais tout ce que 
je vois; chaque arbre, chaque rocher, chaque 
maisonnette me dit quelque chose; ce grand 
pic là-bas me rappelle des pensées oubliées; 
en moi s'élève tout un bruit confus de voix 
qui me chantent le passé déjà lointain. Mais 
ce passé est-il clone aussi lointain que je le 
crois? Ce long espace de deux ans, si rempli 
d'événements de toute sorte et qui s'interpo- 
sait entre mes souvenirs et mes sensations, je 
le sens qui se raccourcit à vue d'oeil. 11 me 
semble que tout cela, c'était hier ou avant-hier ; 
je suis porté à dire : l'autre jour. Pourquoi, si 
ce n'est parce que le sentiment du passé nous 
est donné par l'effacement des souvenirs? Or, 
tous mes souvenirs, en s'éveillant sous Pin- 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS in 

fluence de ce milieu nouveau , en rentrant 
pour ainsi dire dans le monde des sensations 
qui les ont produits, acquièrent une force 
considérable : ils me deviennent présents, 
comme on dit. Si j'avais avec moi le chien de 
montagne qui m'accompagnait autrefois dans 
mes promenades, il reconnaîtrait évidemment 
ce chemin comme moi, il éprouverait du plai- 
sir à s'y retrouver, il remuerait la queue et 
gambaderait. Et comme il ne mesure pas le 
temps mathématiquement d'après le cours 
des astres, mais empiriquement d'après la 
force de ses souvenirs, il lui semblerait peut- 
être qu'il est venu tout récemment clans ce 
chemin. 

Il y a des rêves dont on se souvient un jour 
tout à coup sans pouvoir les rattacher à rien. 
On est prêt alors à les confondre avec une 
réalité, si toutefois ils ne sont pas invraisem- 
blables et n'offrent pas la confusion habituelle 
des rêves. Mais on ne sait pas où les placer, on 
cherche en vain à les rattacher à l'image de 
tel ou tel objet. Impossible. Il y a de telles 
images produites en rêve et quelquefois pen- 
dant la veille, dans le vague d'une pensée indif- 
férente, donton ne peut en aucune façon déter- 
miner l'époque. Si on les projette encore dans 
le passé, c'est par une simple habitude, et 

3. 



46 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

aussi à cause de l'effacement de leurs contours. 

Nous avons tracé dans son ensemble, la 
genèse de l'idée de temps, nous avons montré 
son origine tout empirique et dérivée. L'idée 
de temps comme celle d'espace , est empiri- 
quement le résultat de l'adaptation de notre 
activité et de nos désirs à un môme milieu 
inconnu, peut-être inconnaissable. Qu'est-ce 
qui correspond en dehors de nous à ce que 
nous appelons le temps, l'espace? nous n'en 
savons rien ; mais le temps et l'espace ne 
sont pas des catégories toutes faites et pré- 
existantes en quelque sorte à notre activité, à 
notre intelligence. En désirant et en agissant 
dans la direction de nos désirs, nous créons à 
la fois l'espace et le temps ; nous vivons, et le 
monde, ou ce que nous appelons tel, se fait 
sous nos yeux. Aussi est-ce surtout l'énergie 
de la volonté qui produit la ténacité de la 
m» -moire, au moins en ce qui concerne les 
événements. Là où notre moi est intéressé, 
soit qu'il prenne les devants et agisse sur les 
choses, soit que les choses, en agissant vio- 
lemment sur lui, excitent une réaction pro- 
portionnelle, le souvenir se fixe, se creuse, se 
donne à lui-même une énergie qui persiste à 
travers la durée. 



FOND ACTIF DE LA NOTION DE TEMPS 47 

Le désir enveloppe en germe l'idée de possi- 
bilité, et cette idée de possibilité, en supposant 
à celle de réalité, devient un « antécédent » , 
c'est-à-dire quelque chose d'idéal et d'imaginé 
qui précède l'apparition vive du réel. Le dé- 
sir, d'ailleurs, est un mouvement commencé, 
et le mouvement commencé, c'est le défilé 
d'images qui se déroule, le défilé de scènes dans 
l'espace et de positions successives. 

Les conditions de la mémoire et de l'idée du 
temps sont donc: 

1° Variété des images; 
2° Association de chacune à un lieu plus 
ou moins défini; 

3° Association de chacune à quelque in- 
tention et action, à quelque fait intérieur plus 
ou moins émotif et d'une tonalité agréable ou 
pénible, comme disent les Allemands. 11 ré- 
sulte de tout cela un rangement spontané des 
images en forme sérielle et temporelle. 

C'est le mouvement dans l'espace qui crée 
le temps dans la conscience humaine. Sans 
mouvement, point de temps. L'idée de mouve- 
ment se ramène à deux choses : force et espace ; 
l'idée de force se ramène à l'idée d'activité , 
l'idée d'espace à une exclusion mutuelle des 
activités, qui fait qu'elles se résistent et se 
rangent d'une certaine manière. Ce mode de 



48 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

distribution, dans lequel les chosessont non seu- 
lement distinctes mais, distantes, est l'espace. 
Le temps (objectivement) se ramène à des 
changements nécessaires dans l'espace, chan- 
gements que nous figurons tantôt par des 
lignes sans fin, tantôt par des lignes fermées 
(périodes) . 



CHAPITRE IV 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE, 

LE SOUVENIR ET LE PHONOGRAPHE. 

L'ESPACE COMME MOYEN DE REPRÉSENTION DU TEMPS. 



1 

Le raisonnement par analogie a une impor- 
tance considérable dans la science ; peut-être 
même, si l'analogie est le principe de l'induc- 
tion, fait-elle le fond de toutes les sciences 
physiques et psycho-physiques. Bien souvent 
une découverte a commencé par une méta- 
phore. La lumière de la pensée ne peut guère 
se projeter dans une direction nouvelle et 
éclairer des angles obscurs qu'à condition d'y 
être renvoyée par des surfaces déjà lumineuses. 
On n'est frappé que de ce qui vous rappelle 
quelque chose tout en en différant. Com- 
prendre, c'est, du moins en partie, se souvenir. 



50 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

Pour essayer de comprendre les facultés ou 
mieux les fonctions psychiques , on a usé de 
bien des comparaisons , de bien des méta- 
phores. Ici en effet, dans l'état encore impar- 
fait de la science, la métaphore est d'une 
nécessité absolue : avant de savoir, il faut 
commencer par nous figurer. Aussi le cerveau 
humain a-t-il été comparé à beaucoup d'ob- 
jets divers. Selon Spencer, il a quelque 
analogie avec ces pianos mécaniques qui peu- 
vent reproduire un nombre d'airs indéfini. 
M. Taine en fait une sorte d'imprimerie fabri- 
quant, sans cesse et mettant en réserve des cli- 
chés innombrables. Mais tous ces termes de 
comparaison ont paru encore un peu grossiers. 
On prend en général le cerveau à l'état de 
repos; on y considère les images comme fixées, 
clichées; ce n'est pas exact. Il n'y a rien de 
tout fait dans le cerveau, pas d'images réelles, 
mais seulement des images virtuelles, poten- 
tielles, qui n'attendent qu'un signe pour pas- 
ser à l'acte. Reste à savoir comment se pro- 
duit ce passage à la réalité. C'est ce qu'il y a 
de plus mystérieux, c'est, dans le mécanisme 
cérébral, la part réservée à la dynamique par 
opposition à la statique. Il faudrait donc un 
terme de comparaison où l'on vît non seule- 
ment un objet recevoir et garder une em- 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 51 

preinte, mais cette empreinte même revivre à 
un moment donné du temps et reproduire 
dans l'objet une vibration nouvelle. Peut- 
être,, après réflexion, l'instrument le plus dé- 
licat, réceptacle et moteur tout ensemble, 
auquel on pourrait comparer le cerveau 
humain, serait le phonographe récemment 
inventé par Edison. Depuis quelque temps déjà 
nous pensions à indiquer cette comparaison 
possible, quand nous avons trouvé, dans un 
article de M, Delbœuf sur la mémoire, cette 
phrase jetée en passant qui nous confirme 
dans notre intention : « L'âme est un cahier 
de feuilles phonographiques.» 

Quand on parle devant le phonographe, les 
vibrations de la voix se transmettent à un style 
qui creuse sur une plaque de métal des lignes 
correspondantes au son émis, des sillons iné- 
gaux, plus ou moins profonds suivant la nature 
des sons. C'est probablement d'une manière 
analogue que sont tracées sans cesse dans les 
cellules du cerveau d'invisibles lignes, qui 
forment les lits des courants nerveux. Quand, 
après un certain temps, le courant vient à ren- 
contrer l'un de ces lits tout faits, où il a déjà 
passé, il s'y engage de nouveau. Alors les 
cellules vibrent comme elles ont vibré une 
première fois , et à cette vibration similaire 



52 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

correspond psychologiquement une sensation 
ou une pensée qui est analogue à la sensation 
ou à la pensée oubliée. 

Ce serait alors le phénomène qui se pro- 
duit dans le phonographe lorsque, sous l'ac- 
tion du style parcourant les traces creu- 
sées précédemment par lui-même, la petite 
plaque de cuivre se met à reproduire les vibra- 
tions qu'elle a déjà exécutées : ces vibrations 
redeviennent pour nous une voix, des paroles, 
des airs, des mélodies. 

Si la plaque phonographique avait cons- 
cience d'elle-même, elle pourrait dire, quand 
on lui fait reproduire un air, qu'elle se sou- 
vient de cet air; et ce qui nous paraît l'effet 
d'un mécanisme lui semblerait peut-être une 
faculté merveilleuse. 

Ajoutons qu'elle distinguerait les airs nou- 
veaux de ceux qu'elle a déjà dits, les sensations 
fraîches des simples souvenirs, le présent du 
passé. Les premières impressions, en effet, se 
creusent avec effort un lit dans le métal 
ou dans le cerveau ; elles rencontrent plus 
de résistance et ont conséquemment besoin 
de déployer plus de force : quand elles 
passent, elles font tout vibrer plus profon- 
dément. Au contraire, si le style, au lieu 
de se frayer sur la plaque une voie nou- 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 53 

velle, suit des voies déjà tracées, il le fera avec 
plus de facilité : il glissera sans appuyer. On a 
dit : la pente du souvenir, la pente de la rêve- 
rie ; suivre un souvenir, en effet, c'est se lais- 
ser doucement aller comme le long d'une 
pente, c'est attendre un certain nombre d'ima- 
ges toutes faites qui se présentent l'une après 
l'autre, en file, sans secou-sse. De là, entre la 
sensation présente et le souvenir du passé, une 
différence profonde. Toutes nos impressions se 
rangent par l'habitude en deux classes : les 
unes ont une intensité plus grande, une netteté 
de contours, une fermeté de lignes qui leur 
est propre; les autres sont plus effacées, plus 
indistinctes, plus faibles, et cependant se 
trouvent disposées dans un certain ordre qui 
s'impose à nous. Reconnaître une image, c'est 
la ranger dans la seconde des deux classes, 
qui est celle du temps. On sent alors d'une 
façon plus faible, et on a conscience de sentir 
de cette façon. C'est dans cette conscience : 
4° de l'intensité moindre d'une sensation, 
2° de sa facilité plus grande, et 3° du lien 
qui la rattache d'avance à d'autres sensations, 
que consiste le souvenir, et c'est aussi 
par là que se produit la perspective du 
temps. Comme un œil exercé distingue 
une copie d'un tableau de maître, de 



54 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

même nous apprenons à distinguer un sou- 
venir d'une sensation présente, et nous savons 
discerner le souvenir avant môme qu'il soit 
localisé dans un temps ou un lieu précis. 
Nous projetons telle ou telle impression dans 
le passé avant de savoir à quelle période du 
passé elle appartient. C'est que le souvenir 
garde toujours un caractère propre et distinc- 
tif, comme une sensation venue de l'estomac 
diffère d'une sensation de la vue ou de l'ouïe. 
De même, le phonographe est incapable de 
rendre la voix humaine avec toute sa puissance 
et sa chaleur : la voix de l'instrument reste 
toujours grêle et froide ; elle a quelque chose 
d'incomplet, d'abstrait, qui la fait distinguer. 
Si le phonographe s'entendait lui-même, il 
apprendrait à reconnaître la différence entre 
la voix venue du dehors, qui s'imprimait de 
force en lui, et la voix qu'il émet lui-même, 
simple écho de la première qui trouve un che- 
min déjà ouvert. 

Il existe encore cette analogie entre le pho- 
nographe et notre cerveau, que la rapidité des 
vibrations imprimées à l'instrument peut mo- 
difier notablement le caractère des sons repro- 
duits ou des images évoquées. Dans le phono- 
graphe, vous faites passer une mélodie d'une 
octave à une autre selon que vous communi- 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE 55 

quez à la plaque des vibrations plus ou moins 
rapides : en tournant plus vite la manivelle, 
vous vovez s'élever un môme air des notes les 
plus graves et les plus indistinctes aux notes 
les plus aiguës et les plus pénétrantes. Ne 
pourrait-on dire qu'un effet analogue se pro- 
duit dans le cerveau lorsque, fixant notre 
attention sur un souvenir d'abord confus, 
nous le rendons peu à peu plus net et le fai- 
sons, pour ainsi dire, monter d'un ou plusieurs 
tons? Ce phénomène ne pourrait-il pas, lui 
aussi, s'expliquer par la rapidité et la force 
plus ou moins grandes des vibrations de nos 
cellules? Il y a en nous une sorte de gamme 
des souvenirs ; sans cesse le long de cette échelle 
les images montent et descendent, évoquées 
ou chassées par nous, tantôt vibrant dans les 
profondeurs de notre être et formant comme 
une «pédale» confuse, tantôt éclatant avec 
sonorité par-dessus toutes les autres. Selon 
qu'elles dominent ainsi ou qu'elles s'effacent, 
elles semblent se rapprocher ou s'éloigner de 
nous, et nous voyons parfois la durée qui les 
sépare de l'instant présent s'allonger ou se 
raccourcir. 11 est telle impression que j'ai 
éprouvée il y a dix ans et qui, renaissant en 
moi avec une nouvelle force sous l'influence 
d'une association d'idées ou simplement de 



56 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

l'attention et de rémotion, ne me semble plus 
dater que d'hier : ainsi les chanteurs produi- 
sent des effets de lointain en baissant la voix, 
et ils n'ont qu'à l'élever pour paraître se rap- 
procher. 

On pourrait multiplier sans fin ces analo- 
gies. La différence essentielle entre le cerveau 
et le phonographe, c'est que, dans la machine 
encore grossière d' Edison , la plaque de métal 
reste sourde pour elle-même, la traduction du 
mouvement en conscience ne s'accomplit pas ; 
cette traduction est précisément la chose mer- 
veilleuse, et c'est ce qui se produit sans cesse 
dans le cerveau. Il reste ainsi toujours un 
mystère, mais ce mystère est, sous un rap- 
port, moins étonnant qu'il ne le semble. 
Si le phonographe s'entendait lui-même, ce 
serait peut-être moins étrange que de penser 
que nous l'entendons; or, en fait, nous 
l'entendons; en fait, ses vibrations se tra- 
duisent en nous par des sensations et des 
pensées. Il faut donc admettre une trans- 
formation toujours possible du réel du mou- 
vement en pensée. ' transformation bien plus 
vraisemblable quand il s'agit d'un mouve- 



1. Nous ne disons pas du mouvement même, conçu comme chan- 
gement de rapports. 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 57 

ment intérieur au cerveau, même que d'un 
mouvement venu de dehors. A ce point de 
vue, il ne serait ni trop inexact ni trop étrange 
de définir le cerveau un phonographe infini- 
ment perfectionné, un phonographe conscient. 



II 



Si maintenant nous passons du point de 
vue mécanique au point de vue psycho- 
logique, nous répéterons d'abord que com- 
prendre^ selon l'école anglaise , c'est dis- 
tinguer; on ramène ainsi l'intelligence à la 
discrimination; et c'est à la môme faculté que 
peut se ramener psychologiquement la mé- 
moire. Se souvenir, c'est distinguer une sen- 
sation passée (image affaiblie) d'une autre 
sensation passée (image affaiblie), et les dis- 
tinguer toutes ensemble des sensations pré- 
sentes. Cherchons donc l'opposition qui peut 
exister entre la sensation et la représentation 
ou conception mnémonique. 

On a soutenu que « la conception actuelle» 
d'un objet par l'imagination et la mémoire 



GO GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

n'est pas possible « aussi longtemps que cet 
objet agit sur notre sensibilité » ; « la per- 
ception et la conception d'un môme objet 
ne peuvent exister simultanément dans la con- 
science : la perception éteindrait complète- 
ment la conception. La réalité est absor- 
bante et jalouse : toute idéalité disparaît 
devant elle, à la façon des étoiles devant le so- 
leil.» M. Delbœuf, à l'appui de cette thèse, in- 
voque l'expérience. Essayez de vous représenter 
vivement un tableau qui vous est familier. 
La chose vous sera aisée si vous fermez les 
yeux, et l'image pourra même acquérir un 
état d'intensité capable de vous faire presque 
illusion. Un peintre peut tracer un portrait 
de mémoire. Si vous tenez les yeux grands 
ouverts, déjà l'effort à faire est plus pénible; 
vous devez, pour ainsi dire, par la puissance 
de votre volonté, annuler leur pouvoir visuel, 
les « frapper de cécité » à l'égard des choses 
qui pourraient attirer leur attention. Si vous 
fixez vos regards sur un objet déterminé, une 
gravure par exemple, il vous sera presque 
impossible de voir votre tableau en idée. «Vous 
n'y parviendrez en aucune façon, dit M. Del- 
bœuf, si vous avez ce tableau même devant 
vous et si vous le regardez. » — 11 y a là, 
selon nous, une très grande exagération. Il 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 61 

est vrai que la perception et la conception 
d'un même objet se gênent en ce qu'elles ont 
de différent, et tendent à se confondre ou 
même se confondent en ce qu'elles ont d J iden- 
tique; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y 
a superposition d'une image à une perception 
et qu'on a conscience de la coïncidence, de 
l'adaptation. 

M. Delbœuf cite encore l'exemple de celui 
qui chante mentalement un air connu. Le 
bruit y met une certaine entrave; mais un 
air différent, qui se fait entendre dans le voi- 
sinage, le contrarie bien davantage, et cela à 
mesure que, parle mouvement et le rythme, il 
se rapproche de celui qu'on a choisi. Enfin, 
«s'il y a identité entre les deux chants, les ten- 
tatives que l'on fait pour entendre les notes 
intérieures sont complètement vaines ». — Oui, 
les tentatives pour séparer et distinguer la 
représentation de la perception au moment 
même où elles se superposent; mais la difficul- 
té de se représenter la sensation d'un objet 
présentement senti n'est pas une impossibilité. 

M. Delbœuf, par les considérations précé- 
dentes, est amené à rejeter la loi dite de 
ressemblance, en vertu de laquelle le sem- 
blable rappellerait le souvenir du semblable. 
Il ne nie pas qu'un portrait rappelle l'ori- 

4 



62 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

ginal ; seulement, de l'original le portrait 
rappelle non les traits qu'il retrace, mais 
précisément ceux qu'il ne retrace pas. Par 
exemple, comme le portrait est immobile et 
muet, l'on dira « qu'on s'attend à le voir gesti- 
culer, à l'entendre parler » , il arrive tous les 
jours que, mis en présence d'une personne 
pour la seconde fois, vous vous souvenez de 
l'avoir vue une première l'ois. « A parler 
exactement, vous vous souvenez de la pre- 
mière fois que vous l'avez vue. » En effet, 
l'objet propre du souvenir, ce sont les cir- 
constances où vous l'avez jadis rencontrée, 
en tant que différentes de celles où vous la ren- 
contrez aujourd'hui. Vous vous rappellerez 
le salon où elle était, les personnes avec 
qui elle causait, la toilette qu'elle avait; vous 
remarquerez qu'elle était plus jeune, ou plus 
maigre, ou mieux portante. Bref, « vous ne 
vous remémorerez en aucune façon les traits 
ou les circonstances identiquement sem- 
blables. Comment d'ailleurs le pourriez-vous, 
puisque vous les avez devant les yeux? » 
De là M. Delbœuf tire cette conclusion, 
que la perception d'une chose perçue anté- 
rieurement met en branle un ou plusieurs 
états périphériques antérieurs qui, dans les 
points où ils se distinguent de l'état périphé- 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 63 

rique actuel, donnent lieu à des conceptions. 
L'esprit juge que les objets de ces conceptions 
sont absents, parce que les images en sont 
ternes, comparées avec celles des objets pré- 
sents dont est entourée la chose qui provoque 
le souvenir. Telle est, selon lui, l'exacte signi- 
fication des lois de ressemblance et de con- 
traste que certains psychologues font à tort 
figurer parmi les lois d'association. La res- 
semblance suscite le souvenir des différences. 
L'image présente, en tant qu'identique à l'i- 
mage passée, fait reparaître l'ancien cadre en 
tant que différent du nouveau. 

Sans rejeter ainsi l'association par ressem- 
blance, nous pensons avec M. Delbœuf que 
c'est en effet le cadre qui est important dans 
le souvenir; et ce cadre, c'est avant tout un 
lieu, qui provoque le souvenir d'une date. Se 
souvenir, c'est en effet replacer une image 
présente dans un temps et dans un milieu. 
C'est « retrouver dans l'atlas le feuillet et l'en- 
droit exacts où elle est gravée » . Cet atlas du 
temps, selon nous, a pour feuillets des espaces, 
des lieux et des scènes locales. L'image d'un 
objet passé, reflétée par un objet semblable et 
présent, fait reparaître, sous une forme affai- 
blie, telle page de l'atlas, c'est-à-dire tel lieu 
avec telle scène, et nous disons alors que nous 



64 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

reconnaissons l'objet. De plus, les pages étant 
plus ou moins vaguement numérotées selon 
leur éloignement et leurs rapports mutuels, 
nous changeons les scènes locales en scènes 
temporelles et leur assignons une date, si nous 
pouvons. L'espace, ici, est toujours le premier 
initiateur. 

MM. Taine et Ribot ont très bien montré 
comment nous finissons par localiser d'une 
manière précise les images dans le temps. 
Théoriquement, disent-ils, nous n'avons 
qu'une manière de procéder: déterminer les 
positions dans le temps comme on déter- 
mine les positions dans l'espace, c'est-à- 
dire par rapport à un point fixe, qui, poul- 
ie temps, est notre état présent. MM. Taine 
et Ribot insistent avec raison sur ce que 
le présent, — nous l'avons dit nous-même 
tout à l'heure, — est un état réel, qui a déjà 
sa quantité de durée. Si bref qu'il soit, le 
présent n'est pas un éclair, un rien, une abs- 
traction analogue au point mathématique: 
il a un commencement et une fin, de plus, 
son commencement ne nous apparaît pas 
comme un commencement absolu : il touche 
à quelque chose, avec quoi il forme continuité. 
C'est ce que M. Taine appelle les « deux bouts 
d'une image ». Quand nous lisons ou enten- 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE 65 

dons une phrase, dit aussi M. Ribot, au cin- 
quième mot, par exemple, il reste quelque chose 
du quatrième. Chaque étatdeconsciencenes'ef- 
face que progressivement : il laisse un prolon- 
gement analogue à ce que l'optique physiolo- 
gique appelle une image consécutive (et mieux 
encore dans d'autres langues : a f ter-sensation, 
Xachemjrfindung). Par ce fait, le quatrième et 
le cinquième mot sont en continuité, la fin de 
l'un touche le commencement de l'autre. C'est 
là. pour M. Ribot comme pour M. Taine, le 
point capital. 11 y a une contiguïté, non pas 
indéterminée, consistant en ce que deux bouts 
quelconques se touchent, mais en ce que « le 
bout initial » de l'état actuel touche « le bout 
final de l'état antérieur ». Si ce simple fait est 
bien compris, le mécanisme théorique de la 
localisation dans le temps l'est du môme coup, 
selon M. Ribot, car le passage régressif peut 
se faire également du quatrième mot au troi- 
sième et ainsi de suite, et chaque état de 
conscience ayant sa quantité de durée, « le 
nombre des états de conscience ainsi parcourus 
régressivement et leur quantité de durée don- 
nent la position d'un état quelconque par 
rapport au présent, son éloignement dans le 
temps » . Tel est le mécanisme théorique de la 
localisation : « une marche régressive qui, 

4. 



06 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

partant du présent, parcourt une série de 
termes plus ou moins longue ». 

Pratiquement, tous les psychologues Font 
remarqué, nous avons recours à des procédés 
plus simples et plus expéditifs. Nous faisons 
bien rarement cette course régressive à travers 
tous les intermédiaires, rarement à travers 
la plupart. Notre simplification consiste 
d'abord dans l'emploi de points de repère. 
M. Ribot en donne un exemple: « Le 30 no- 
vembre j'attends un livre dont j'ai grand 
besoin. Il doit venir de loin, et l'expédition 
demande au moins vingt jours. L'ai-je de- 
mandé en temps utile? Après quelques hési- 
tations, je me souviens que ma demande a été 
faite la veille d'un petit voyage dont je peux 
fixer la date d'une manière précise au di- 
manche 9 novembre. Dès lors, le souvenir est 
complet.» L'état de conscience principal — la 
demande du livre — est d'abord rejeté dans 
le passé d'une manière indéterminée. Il éveille 
des états secondaires : comparé à eux, il se place 
tantôt avant, tantôt après. « L'image voyage, 
comme dit M. Taine, avec divers glissements 
en avant, en arrière, sur la ligne du passé ; 
chacune des phrases prononcées mentalement 
a été un coup de bascule. » A la suite 
d'oscillations plus ou moins longues, l'image 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE 07 

trouve enfinsa place; elle estfîxée.elleestrecon- 
nue. Dans cet exemple, le souvenir du voyage 
est ce que M. Ribot appelle son « point de 
repère » . Le point do repère est un événement, 
un état de conscience dont nous connaissons 
bien la position dans le temp^, c'est-à-dire 
l'éloignement par rapport au moment actuel, 
et qui nous sert à mesurer les autres éloigne- 
ments . « C'est un état de conscience qui, par 
son intensité, lutte mieux que d'autres contre 
l'oubli, ou qui, par sa complexité, est de 
nature à susciter beaucoup de rapports, à 
augmenter les chances de reviviscence. Ces 
points de repère ne sont pas choisis arbi- 
trairement, ils s'imposent à nous. » Ajoutons, 
pour notre part, qu'ils sont toujours pris dans 
l'étendue ou liés à l'étendue. Ainsi le voyage 
dont parle M. Ribot était une série de scènes 
dans l'espace. Même si on prend pour point 
de repère quelque grande douleur morale ou 
quelque grande joie, cette douleur, cette joie 
est inévitablement localisée dans l'espace, et 
c'est seulement par Là qu'elle peut être loca- 
lisée dans le temps, puis servir elle-même de 
point de repère à de nouvelles localisations 
dans le temps. C'est donc bien tout d'abord 
par l'espace que nous fixons et mesurons le 
temps. 



68 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

M. Ribot compare les points de repère aux 
bornes kilométriques, aux poteaux indicateurs 
placés sur des routes, qui, partant d'un même 
point, divergent dans différentes directions. 
« 11 y a toutefois, ajoute-t-il, cette particula- 
rité que ces séries peuvent en quelque sorte 
se juxtaposer pour se comparer entre elles. » 
— Mais, demanderons-nous, d J où vient cette 
possibilité de juxtaposer des durées, alors que 
la juxtaposition véritable est possible seule- 
ment pour l'espace? De ce qu'en réalité, en 
croyant juxtaposer directement des durées, 
nous juxtaposons réellement des images spa- 
tiales, des perspectives spatiales. Nous prenons 
des années de notre vie, des périodes d'an- 
nées, et chaque année est représentée par 
une révolution visible du soleil subdivisée en 
parties, où nous intercalons les principales 
scènes visibles de notre vie de l'année. 

Les points de repère permettent de simpli- 
fier le mécanisme de la localisation dans le 
temps. L'événement qui sert comme point de 
repère revient très souvent dans la cons- 
cience; il est très souvent comparé au pré- 
sent quant à sa position dans le temps, 
c'est-à-dire que les états intermédiaires qui l'en 
séparent sont éveillés plus ou moins nettement. 
Il en résulte, selon MM. Taine et Ribot, que la 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE 69 

position du point de repère est ou semble de 
mieux en mieux connue. Par larépétition, cette 
localisation devient immédiate, instantanée, 
automatique. C'est un cas analogue àla forma- 
tion d'une habitude. Les intermédiaires dispa- 
raissent, parce qu'ils sont inutiles. La série est 
réduite à deux termes, et ces deux termes suf- 
fisent, parce que leur éloignement dans le 
temps est suffisamment connu. « Sans ce pro- 
cédé abréviatif, sans la disparition d'un nom- 
bre prodigieux de termes, la localisation dans 
le temps serait très longue, très pénible, res- 
treinte à d'étroites limites. Grâce à lui, au 
contraire, dès que l'image surgit, elle com- 
porte une première localisation tout instanta- 
née, elle est posée entre deux jalons, le présent 
et un point de repère quelconque. L'opération 
s'achève après quelques tâtonnements, souvent 
laborieuse, infructueuse et peut-être jamais 
précise. » 

Tout le monde remarque combien ce méca- 
nisme ressemble à celui par lequel nous loca- 
lisons dans l'espace. Là aussi, nous avons des 
points de repère, des procédés abréviatifs, des 
distances parfaitement connues que nous em- 
ployons comme unités de mesure. Mais 
M. Ribot aurait pu ajouter qu'il y a ici 
plus qu'une analogie : il y a une identité. A 



70 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

vrai dire, pour localiser dans le temps, nous 
attachons des points de repère à l'espace, et 
les procédés abréviatifs, si bien décrits par 
MM. Taine et Ribot, sont en réalité des abré- 
viatifs d'espace, des représentations de ta- 
bleaux visibles, avec des distances vaguement 
imaginées auxquelles on donne de la précision 
au moyen du nombre. Le moment présent est 
évidemment le point de départ dans ton le 
représentation du temps. Nous ne pouvons 
concevoir le temps que d'un point de vue 
présent, duquel nous nous représentons le 
passé en arrière et l'avenir en avant. Mais ce 
point de vue est toujours quelque scène dans 
l'espace, quelque événement qui s'est passé 
dans un milieu matériel et étendu. Notre repré- 
sentation même du temps, notre figuration du 
temps, est à forme spatiale. 

L'espace que nous voyons est devant nous; 
l'espace que nous nous représentons simple- 
ment sans le voir est derrière nous. Nous ne 
pouvons même nous représenter l'espace 
qui est derrière notre dos qu'en imaginant 
que nous l'avons en face et de front. Eh 
bien, il en est de même du temps; nous 
ne pouvons nous figurer le passé que comme 
une perspective derrière nous, et le futur 
sortant du présent que comme une perspec- 



LE TEMPS ET LA MEMOIKE 71 

tive devant nous. La primitive figuration du 
temps pour l'animal et l'enfant doit être une 
simple file d'images de plus en plus effacées. 
Le temps est, à l'origine, comme une qua- 
trième dimension des choses qui occupent 
l'espace. Il y a des lignes, des surfaces, des 
distances qu'on ne franchit qu'avec du mou- 
vement, et enfin il y a une distance d'un genre 
particulier qu'on ne franchit aussi qu'en tra- 
versant des intermédiaires, celle entre l'objet 
désiré et l'objet possédé, celle du temps. Les 
heures, les jours, les années, autant de casiers 
vides où nous distribuons à mesure toutes les 
sensations qui nous arrivent. Quand ces casiers 
sont pleins et que nous pouvons en parcourir 
toute lasériesansrencontrer d'hiatus ils forment 
ce que nous appelons le temps. Auparavant, 
ce n'étaient que des divisions de l'espace ; 
maintenant l'entassement et la distribution 
régulière des sensations dans l'espace a créé 
cette apparence que nous appelons le temps. 

Non seulement nous répartissons ainsi et 
nous étiquetons pour ainsi dire nos événe- 
ments intérieurs, mais nous classons de la 
même manière les événements arrivés avant 
notre existence; bien plus, nous imposons 
d'avance les mêmes subdivisions au temps 
futur. Nous tirons du passé à l'avenir une 



72 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

longue ligne chargée de divisions et qui re- 
présente au fond la ligne suivie par le soleil 
et les astres dans leur perpétuelle évolution. 
Les divisions commodes de cette ligne nous 
permettent d'y ranger toutes choses. 

Spencer dit que, dans les premiers âges et 
dans les pays non civilisés, on a exprimé l'es- 
pace au moyen du temps, et que, plus tard, 
par suite du progrès, on a exprimé le temps 
au moyen de l'espace. Ainsi le sauvage, 
comme les anciens Hébreux, connaît la posi- 
tion d'une place par le nombre de journées 
dont elle est distante. En Suisse, on répond 
aux touristes que tel endroit est à tant d'heures. 
Cette théorie est artificielle. Il est tout 
simple que, de bonne heure, à défaut des 
mesures rigoureuses de superposition pour 
l'espace et quand il s'agit d'apprécier des 
distances de marche, on réponde en termes 
de marche et de temps. Mais la journée môme 
et les heures, marquées par les positions vi- 
sibles du soleil, sont en réalité une série ré- 
gulière de scènes spatiales, d'étendues visibles. 
De tout cela on ne saurait donc conclure que la 
notion du temps ait vraiment précédé celle 
de l'espace. Le temps est un artifice de 
mesure indirecte pour les grands espaces, mais 
il n'en résulte pas qu'il y ait besoin de compter 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE 73 

le temps pour percevoir les premières éten- 
dues visibles ou tangibles. 

Au point de vue scientifique, l'unité de 
mesure la plus primitive et fondamentale doit 
être, évidemment, une quantité qu'on puisse 
mesurer 1° directement, 2° par comparaison 
avec elle-même. Or, l'étendue remplit ces 
deux conditions. On la mesure en superposant 
directement une étendue à une étendue et 
en comparant rétendue avec de J'étendue. On 
n'a besoin ni du temps ni du mouvement 
comme éléments de cette comparaison. Au 
contraire, le temps et le mouvement ne peu- 
vent se mesurer directement et par eux- 
mêmes. Je ne puis pas superposer directement 
un temps-étalon à un autre temps, puisque 
le temps va toujours et ne se superpose jamais. 
Je puis, il est vrai, prendre un souvenir de 
temps et le comparer avec un temps réel, mais 
l'étalon, ici, n'a rien de fixe et la comparaison 
rien de scientifique. On est même sûr de se 
tromper. En outre, si vous y regardez de plus 
près, vous voyez que, même dans cetessai inté- 
rieur de mesure grosso modo, pour pouvoir 
comparer deux durées, vous êtes obligé de vous 
représenter la durée prise pour mesure ; or, 
comment vous la représenterez-vous? Ce sera, 
si vous y faites attention, en termes d'espace. 



74 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

Vous vous rappellerez ce que vous avez fait 
pendant un certain temps dans tel milieu, et 
vous comparerez ce souvenir à vos impres- 
sions présentes, pour dire : «C'est de longueur 
à peu près égale ou inégale.» Réduit à une 
durée sans espace, vous ne pourriez arriver à 
aucune mesure. Voilà pourquoi, pour mettre 
quelque chose de fixe dans ce perpétuel écou- 
lement du temps, on est obligé de le repré- 
senter sous forme spatiale. 

Le sens externe qui a le plus servi, après 
les sens internes, à tirer le temps de l'espace, 
à lui donner une dimension à part, c'est l'ouïe, 
précisément parce que l'ouïe ne localise que 
très vaguement dans l'espace, tandis qu'elle lo- 
calise admirablement dans la durée. Un animal 
est couché immobile au milieu d'un paysage 
immobile : un son se fait entendre une fois, 
puis deux fois, puis trois fois : il y a là une 
série en contraste avec l'immuable tableau de 
l'espace : c'est comme l'incarnation du temps 
dans le son. L'ouïe s'est développée en raison 
de son utilité pour avertir l'animal de la proxi- 
mité d'un ennemi. De là à distinguer le pre- 
mier lableau extérieur sans le son, puis le 
second tableau avec le son, puis le troisième ta- 
bleau avec l'ennemi apparaissant , il n'y a pas 
loin. Cette chose invisible et intangible, le son, 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE 75 

a dû tendre à se projeter dans un milieu diffé- 
rent de l'espace même, plus ou moins ana- 
logue au milieu intérieur de l'appétit vital, 
qui n'est autre que le temps. L'ouïe, dégagée 
progressivement des formes spatiales, en est 
devenue une sorte de numérateur rythmique; 
elle est, par excellence, le sens appréciateur 
du temps, de la succession, du rythme et de la 
mesure. 

Un autre moyen de séparer le temps de 
l'espace, c'est l'imagination. Nous ne faisons 
pas des mouvements avec nos jambes seules , 
nous en faisons avec nos représentations, en 
passant de Tune à l'autre par la pensée, et 
nous ne tardons pas à distinguer ces espèces 
de promenades intérieures de la locomotion 
extérieure. Étant donné un état de conscience 
actuelle, nous enfilons une série d'autres états 
de conscience représentés et qui aboutit tou- 
jours à l'état actuel comme à son terme. Nous 
allons ainsi en arrière pour revenir au point 
de départ. Cette sorte d'espace idéal s'oppose 
à l'espace réel, et nous permet de concevoir 
un milieu où les choses se succèdent au lieu 
d'avoir la coexistence des choses dans l'espace. 

Comme l'espace nous sert à former et à 
mesurer le temps, le temps nous sert aussi, 
nous en avons vu des exemples, à calculer 



76 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

l'étendue. Il se produit done ici une action 
et une réaction mutuelles. Un aveugle, dira 
qu'une canne est longue ou courte selon qu'il 
mettra plus ou moins de temps à la parcou- 
rir de la main. Si la canne, au lieu d'être immo- 
bile, se mouvait dans le sens de sa main sans 
qu'il s'en aperçût au frottement, elle lui pa- 
raîtrait extrêmement longue, et si elle se mou- 
vait en sens contraire,, extrêmement courte. 
C'est ce qu'ont montré certaines observations 
sur Laura Bridgmann. Il ne s'ensuit pourtant 
pas que l'idée de durée proprement dite inter- 
vienne ici. L'idée de nombre suffit peut-être à 
expliquer le fait : un espace parcouru nous pa- 
raît plus long lorsqu'il donne lieu à des sensa- 
tions plus nombreuses, moins long lorsqu'il 
nous fournit un moindre nombre de sensations. 
Je ne veux pas dire que nous comptions une à 
à une nos sensations; nous ne comptons pas 
davantage les mètres cubes de terre contenus 
dans deux montagnes inégales, et cependant 
nous déclarons à première vue que l'une des 
deux est plus grande que l'autre et contient plus 
de terre. 11 peut y avoir nombre sans qu'il y 
ait numération; on peut calculer en gros 
sans entrer dans le détail. Les animaux ne 
connaissent pas l'arithmétique, et cepen- 
dant une chienne s'apercevra très bien si le 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE " 

nombre de ses petits a diminué ou augmenté. 
Certaines peuplades humaines sont inca- 
pables de compter au delà de deux. Les Da- 
maras sont de ce genre ; cependant ils mènent 
d'immenses troupeaux de bœufs, et remar- 
quent fort bien quand l'une des tètes de leur 
bétail vient à manquer. Pour évaluer le nom- 
bre de nos sensations, nous procédons à la 
manière des animaux et des sauvages, — à vue 
d'œil et par approximation. Le résultat de 
cette évaluation, c'est à la fois la longueur 
apparente du temps et l'étendue de l'espace 
parcouru pendant ce temps. 

Ce qui prouve bien que nous mesurons 
le temps au nombre des sensations et nulle- 
ment à leur durée véritable . c'est la façon 
dont nous évaluons approximativement la 
longueur d'un rêve. Là, plus de mesure arti- 
ficielle du temps : le tic-tac d'une montre 
ne donne plus les heures. Eh bien, dans 
cette appréciation où n'entre plus d'autre 
élément que la conscience, c'est unique- 
ment au nombre des images passées devant 
nos yeux que nous nous en référons pour juger 
du temps écoulé, et de là les erreurs les plus 
singulières. Tel rêve paraît avoir duré plu- 
sieurs heures qui n'a duré en réalité que 
quelques secondes. On connaît l'exempte d'un 



78 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

étudiant qui, s'affaissant tout à coup on proie 
à une sorte de sommeil léthargique et relevé 
aussitôt par ses camarades, entrevit avec 
netteté, dans ce court instant, les péripéties 
innombrables d'un long voyage en Italie. Si 
on eût dit à cet homme d'évaluer lui-même le 
temps cle son sommeil, il l'eût sans aucun 
doute évalué à plusieurs heures; il ne pouvait 
pas se figurer que cette foule de villes, cle 
monuments, de gens, d'événements de toute 
sorte, avait en deux ou trois secondes passé 
devant ses yeux. La chose, en effet, était ex- 
traordinaire et ne pouvait se produire que dans 
un rêve, où les images, n'étantattachées àaucun 
lien fixe de l'espace, peuvent se succéder avec 
une rapidité sans pareille. Il n'en saurait être 
ainsi pendant la veille, car l'homme se meut 
relativement dans l'espace avec une lenteur 
assez grande. Quoi qu'il en soit, ce qui ressort 
de ces exemples, c'est que nous n'avons vé- 
ritablement pas conscience de la durée de 
nos sensations et perceptions par l'application 
d'une forme a priori, mais que nous évaluons 
a posteriori cette durée d'après leur nombre 
et leur variété. 

Sous les villes englouties par le Vésuve on 
trouve encore, si on fouille plus avant, les 
traces de villes plus anciennes, précédemment 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE T9 

englouties et disparues. Les hommes ont dû 
élever l'une sur l'autre leurs constructions, 
que recouvrait périodiquement la cendre mon- 
tante : il s'est formé comme des couches de 
villes ; sous les rues il y a des rues souterraines, 
sous les carrefours des carrefours, et la cité 
vivante s'appuie sur les cités endormies. La 
môme chose s'est produite dans notre cerveau ; 
notre vie actuelle recouvre sans pouvoir l'ef- 
facer notre vie passée, qui lui sert de soutien 
et de secrète assise. Quand nous descendons 
en nous-mêmes, nous nous perdons au milieu 
de tous ces débris. Pour les restaurer, pour les 
reconstruire, pour les ramener enfin à la 
pleine lumière, c'est la classification dans 
l'espace qui est le moyen principal et presque 
unique. 



La mémoire formée, le moi est formé. Le 
temps et le mouvement sont dérivés de deux- 
facteurs essentiels : au dehors l'inconnu, et 
au dedans une certaine activité, une certaine 
énergie se déployant. Nous ne pouvons ni 
nous connaître nous-mêmes en notre fond, ni 
connaître ce quelque chose qui existe au 
dehors de nous et dont notre moi lui-même 
est en grande partie dérivé. Quelles sont les 



80 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

puissances que nous renfermons en nous- 
mêmes, et jusqu'où peut aller en son déve- 
loppement cette activité qui s'agite en nous; 
et d'autre part, quel est le secret de cette 
nature muette qui nous enveloppe? Voilà les 
deux inconnaissables auxquels se ramènent, 
croyons-nous, tous les autres, y compris le 
temps. 

Nous avons vu que la mémoire est le sen- 
timent du môme opposé à l'idée du différent 
et du contraire, or, selon les physiologistes, 
ce qui produit la sympathie, c'est de découvrir 
une ressemblance, une harmonie entre nous 
et autrui; nous nous retrouvons dans autrui 
par la sympathie ; de môme nous nous retrou- 
vons dans le passé parla mémoire 1 . La mé- 
moire et la sympathie ont donc au fond la 
môme origine. 

Ajoutons que la mémoire produit, elle aussi, 
l'attachement aux objets qui provoquent le 
mieux ce sentiment du môme et nous font 
mieux revivre à nos propres yeux. Des liens 
secrète nous rattachent par le plus profond de 
notre être à une foule de choses qui nous en- 
tourent, qui semblent insignifiantes à tout 



1. Nous remarquons la même idée éloquemment exprimée dans 
la Psychologie de M. Rabier. 



LE TEMPS ET LA MEMOIRE SI 

autre et qui n'ont une voix et un langage que 
pour nous. Mais cet amour confus que pro- 
duisent la mémoire et l'habitude n'est jamais 
exempt de tristesse; il est même une des plus 
vives sources de nos peines, car son objet 
varie toujours à la longue et s'associe inévita- 
blement au souvenir de choses qui ne sont 
plus, de choses perdues. La conscience est 
une représentation d'objets changeants; mais 
elle ne change pas aussi vite qu'eux; pendant 
qu'un milieu nouveau se fait auquel il faut 
que nous nous accommodions,, nous gardons 
encore clans les profondeurs de notre pensée 
le pli et la forme de l'ancien milieu; de là une 
opposition au sein même de la conscience, 
deux tendances qui nous portent, l'une vers le 
passé auquel nous tenons encore par tant 
d'attaches, l'autre vers l'avenir qui s'ouvre et 
auquel déjà nous nous accommodons. Le sen- 
timent de ce déchirement intérieur est une des 
causes qui produisent la tristesse du souvenir 
réfléchi, tristesse qui succède, chez l'homme, 
au charme de la mémoire spontanée. 11 y a 
dansla méditation d'un événement passé, quel 
qu'il soit, un germe de tristesse qui va s'aug- 
mentant par le retour sur soi. Se rappeler, 
pour l'être qui réfléchit, c'est être souvent 
bien près de souffrir. L'idée de passé et d'ave- 

5. 



82 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

nir n'est pas seulement la condition nécessaire 
de toute souffrance morale; elle en est aussi, 
à un certain point de vue, le principe. Ce qui 
tait la grandeur de L'homme. — pouvoir se 
retrouver dans le passé et se projeter dans 
l'avenir, — peut devenir à la fin une source 
perpétuelle d'amertume. L'idée du temps, à 
elle seule, est le commencement du regret. Le 
regret, le remords, c'est la solidarité du pré- 
sent avec le passé: cette solidarité a toujours 
sa tristesse pour la pensée réfléchie, parce 
qu'elle est le sentiment de l'irréparable. Aussi 
y a-t-il dans le simple souvenir, dans la simple 
conscience du passé, une image du regret et 
môme du remords, et c'est ce que le poète a 
exprimé avec profondeur dans ce vers : 

Gomme le souvenir est voisin du remords! 



Le souvenir est toujours la conscience de 
quelque chose à quoi nous ne pouvons rien 
changer, — et cependant ce quelque chose se 
trouve être attaché à nous pour toujours. Le 
remords aussi est le sentiment d'une impuis- 
sance intérieure, et ce sentiment même est 
déjà contenu vaguement dans le souvenir par 
lequel nous évoquons une vie qui nous échappe, 



LE TEMPS ET LA MÉMOIRE S3 

un monde où nous ne pouvons plus rentrer. 
La légende sacrée raconte que nos premiers 
pères se prirent à pleurer lorsque, sortis du 
paradis perdu, ils le virent reculer derrière 
eux et disparaître : c'est là le symbole du pre- 
mier remords, mais c'est aussi le symbole du 
premier souvenir. Chacun de nous, si peu 
qu'il ait vécu, a son passé, son paradis perdu, 
rempli de joies ou de tristesses, et où il ne 
pourra plus jamais revenir, ni lui ni ses des- 
cendants. 

S'il y a quelque amertume au fond de tout 
souvenir, même de celui qui est d'abord 
agréable, que sera-ce dans celui des douleurs, 
surtout des douleurs morales, les seules qu'on 
puisse se figurer et ressusciter entièrement? 
Le souvenir douloureux s'impose parfois à 
l'homme mûr avec une force qui s'augmente 
de l'effort même qu'il fait pour s'en débarras- 
ser. Plus on se débat pour y échapper, plus 
on s'y enfonce. C'est un phénomène analogue 
à celui de l'enlisement sur les grèves. Nous 
nous apercevons alors que le fond même de 
notre être est mouvant, que chaque pensée et 
chaque sensation y produisent des remous et 
des ondulations sans fin, qu'il n'y a pas de 
terrain solide sur lequel nous marchions et où 
nous puissions nous retenir. Le moi échappe 



84 TiENÈSK DE L'IDÉE DE TEMPS 

à nos prises comme une illusion, un rêve; il 
se disperse, il se résout dans une multitude 
de sensations fuyantes, et nous le sentons avec 
une sorte de vertige s'engloutir dans l'abîme 
mouvant du temps '. 



1. Voir le second appendice. 



CHAPITRE V 

LES ILLUSIONS DU TEMPS 
NORMALES ET PATHOLOGIQUES 



L'estimation de la durée n'étant qu'un phé- 
nomène d'optique intérieure, une perspective 
d'images, ne peut pas ne pas offrir un carac- 
tère d'essentielle relativité. Elle est relative, 
en effet : 1° à l'intensité des images représen- 
tées; 2° à l'intensité des différences entre ces 
images ; 3° au nombre de ces images et au 
nombre de leurs différences; 4° à la vitesse 
de succession de ces images ; 5° aux relations 
mutuelles entre ces images, entre leurs inten- 
sités, entre leurs ressemblances ou leurs dif- 
férences, entre leurs durées diverses, et enfin 
entre leurs positions dans le temps; 6° au 
temps nécessaire pour la conception de ces 



m GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

images et de leurs rapports; 7° à l'intensité 
de notre attention à ces images ou aux émotions 
de plaisir et de peine qui accompagnent ces 
images; 9° aux appétits, désirs ou affections, 
qui accompagnent ces images; 10° au rapport 
de ces images avec notre attente, avec notre 
prévision. 

On voit combien sont nombreux les rapports 
de représentation, d'émotion et de volition 
qui influent sur le sentiment de la durée. 

Nous ne saurions donc admettre les lois trop 
simples qui ont été proposées et qui, selon 
nous, expriment seulement un des aspects de 
la question. Ainsi Romanes, dans ses recher- 
ches sur la conscience du temps, dit que, outre 
le nombre des états de conscience, le facteur 
additionnel qui agit pour allonger ou raccour- 
cir le temps est « le rapport des états de cons- 
cience à leur propre succession » . Dans les 
expériences où il faut noter la seconde, le 
temps paraît relativement long ; c'est, selon 
Romanes, que, dans ce cas, l'attention est 
concentrée tout entière sur la production 
d'une seule et unique série de changements, 
telle que les battements du chronomètre; ces 
changements forment donc, à ce moment, le 
contenu total de la conscience ; dès lors, tous 
leurs rapports de succession sont imprimés 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 87 

nettement dans la mémoire, qu'ils remplis- 
sent. 11 résulte de ce grand nombre d'impres- 
sions nettes que la série donne l'impression 
d'une plus grande longueur. 

Tout le monde a remarqué la déformation 
des objets dans le souvenir. On les voit géné- 
ralement plus grands ou plus petits, plus 
agréables ou plus douloureux, plus beaux ou 
plus laids, etc. D'ordinaire, le temps est la 
grande estompe des choses, qui efface ou adou- 
cit les contours. Cette déformation s'explique 
par la lutte pour la vie; parmi les traces res- 
tau tes, celles qui sont les plus profondes sont 
les plus vivaces. Aussi le caractère qui, dans 
un objet, nous a le plus frappé tend à effacer 
tous les autres : l'ombre se fait autour de lui, 
et lui seul apparaît dans la lumière intérieure. 
Quand je revois la rue où j'ai joué dans mon 
enfance, et qui me paraissait alors si large, si 
longue, je la trouve toute petite , et j'en suis 
étonné. C'est que, dans mon enfance, toutes 
mes impressions étaient intenses , étaient 
neuves et fraîches. L'impression causée par 
les dimensions cle la rue était donc vive. Quand 
je revois plus tard la rue par le souvenir, l'in- 
tensité de mes impressions subjectives se 
transporte à l'objet même et se transforme en 
grandeur spatiale, précisément parce que, dans 



88 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

la mémoire . tout tend à prendre la forme spa- 
tiale, même la durée. 

Les exemples les plus frappants d'erreurs 
qu'engendre la vivacité de l'image, laquelle a 
pour effet de détacher l'événement de la 
série des points de repère dont nous avons 
jalonné le passé, nous sont fournis, selon 
James Sully, par les événements publics 
qui dépassent le cercle étroit de notre vie per- 
sonnelle et qui ne se rattachent pas, selon le 
cours naturel des choses, à des points localisés 
d'une façon bien définie dans le temps. Ces 
événements peuvent nous émouvoir et nous 
absorber sur le moment même; mais, dans 
bien des cas, ils quittent l'esprit aussi vite 
qu'ils y sont entrés. Nous n'avons aucune 
occasion d'y revenir; et si par hasard on nous 
les rappelle ensuite, on peut être à peu près 
sûr qu'ils nous paraîtront trop rapprochés, dans 
le temps, justement parce que l'intérêt qu'ils 
ont excité a donné à leurs images une vivacité 
particulière. James Sully cite un exemple cu- 
rieux d'illusion de ce genre fourni, il n'y a pas 
longtemps, par le cas des détectives dont les 
journaux rappelèrent le procès et la condam- 
nation à propos de l'expiration de leur peine 
(trois ans de travaux forcés). « La nouvelle que 
trois années entières s'étaient écoulées depuis 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 89 

ce procès bien connu m'étonna beaucoup 
et produisit le même effet sur beaucoup de 
mes amis; nous fûmes tous d'avis que l'évé- 
nement ne nous paraissait pas éloigné de plus 
d'un tiers de sa distance réelle. Plus d'un 
journal parla alors de cette brièveté apparente 
du temps écoulé, et ceci montre clairement 
qu'il y avait à l'œuvre une certaine cause qui 
produisait une illusion générale. » La distance 
apparente d'un événement qui n'est pas nette- 
ment localisé dans le passé varie en raison 
inverse de la vivacité de l'image mnémonique ; 
toute concentration consciente de l'esprit sur 
un souvenir tendra donc à le rapprocher. 
C'est, dit James Sully, comme lorsqu'on 
regarde un objet éloigné à travers une lor- 
gnette : la brume disparaît, des détails nou- 
veaux surgissent, jusqu'à ce que nous en 
venions presque à nous figurer que l'objet est 
à notre portée. 

Dans les cas où l'esprit, sous l'influence 
d'une disposition maladive à nourrir une pas- 
sion, s'habitue à revenir sans cesse sur quel- 
que circonstance pénible, cette illusion mo- 
mentanée peut devenir périodique et conduire 
à une confusion partielle des expériences loin- 
taines et des expériences toutes voisines. Une 
offense dont on a longtemps entretenu le sou- 



90 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

venir fait à la fin l'effet de quelque ehose qui 
avancerait à mesure que nous avançons ; elle 
se présente toujours à notre mémoire comme 
un événement tout récent. Dans les états 
d'aliénation mentale amenés par quelque 
grande secousse, nous voyons cette tendance 
à ressusciter le passé enseveli se développer 
librement : «les événements éloignés, les cir- 
constances lointaines viendront se confondre 
avec les faits présents w 1 . 

Une autre cause d'erreur dans notre appré- 
ciation de la durée, c'est que nous sommes 
portés à combiner le temps exigé par la repré- 
sentation d'un événement avec le temps réel 
qu'a duré l'événement. Dans les expériences 
psychophysiques, si on me demande la durée de 
battements courts du métromone, je la fais trop 
grande. C'est que j'ajoute inconsciemment le 
temps qu'il me faut pour me représenter et 
apprécier le battement à la durée objective du 
battement môme, qui ainsi me paraît accrue. 
Au contraire, si les battements sont très lents, 
je tends à les faire plus courts qu'ils ne sont : 
la représentation est alors plus rapide que 
le battement même, et je tends à confondre la 
vitesse subjective avec la vitesse objective, 

1. James Sully, Ibid. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 91 

comme je tendais, tout à L'heure, à confondre 
la lenteur subjective avec une lenteur objec- 
tive. Le danseur à qui on veut faire suivre un 
rythme trop rapide est haletant et reste en 
arrière ; celui qu'on veut faire aller trop lente- 
ment demeure le pied en l'air, porté à presser 
le mouvement. L'effort, plus ou moins bref 
et rapide, joue donc un rôle considérable dans 
notre idée du temps. C'est par l'effort et le 
désir que nous avons fait connaissance avec 
le temps; nous gardons l'habitude d'estimer 
le temps selon nos désirs, nos efforts, notre 
volonté propre. Nous altérons sa longueur par 
notre impatience et notre précipitation, comme 
nous altérons sa rapidité par notre lent effort 
pour nous la représenter. 

L'estimation de la durée dans le passé 
dépend de la durée que nous paraît avoir 
l'opération reproductive elle-même, l'effort 
pour se souvenir des divers événements. 
Ainsi, quand tous les événements se tiennent et 
se ressemblent, l'effort d'attention nécessaire 
au rappel des souvenirs s'adapte immédiate- 
ment à chacune des images successives, comme 
le remarque Wundt, et la série, facilement par- 
courue, semble moins longue; au contraire, 
si les événements sont discontinus, sans lien, 
ou très divers et dissemblables, l'effort de 



92 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

reproduction demande plus de temps et la 
série des événements paraît elle-même plus 
longue. Il en est ici comme dans le cas de deux 
lignes horizontales également longues, mais 
dont la seconde est hachée de traits verticaux 
qui la coupent : la seconde paraît plus longue; 
c'est que l'œil en la parcourant est arrêté par 
les divers traits et, le mouvement du regard 
étant ainsi ralenti, la ligne acquiert un surplus 
illusoire de longueur. Des phénomènes d'op- 
tique analogues se produisent pour le temps. 
Mais c'est là un des éléments d'explication, 
non le tout. 

Dans les expériences psycho-physiques sur 
l'appréciation de la durée des battements 
chronomélriques, on remarque que le point 
où Tintervalle de temps apprécié est, en 
moyenne, égal à l'intervalle de temps réel et 
le reproduit fidèlement, est autour de 0,72 
de seconde ; or, c'est aussi la valeur moyenne 
de la durée nécessaire en général pour la 
reproduction par la mémoire ou représenta- 
tion. Une vites>e de 3/4 de seconde environ 
est donc celle où les processus de reproduction 
et d'association s'accomplissent le plus facile- 
ment. De là Wundt conclut que, quand nous 
avons à nous représenter des temps objectifs 
plus longs ou plus courts, nous essayons invo- 



LES ILLUSIONS DL TEMPS 93 

lontairement de les rendre égaux à cette vi- 
tesse normale de notre représentation, tout au 
moins à les en rapprocher. C'est une des rai- 
sons qui expliquent que nous raccourcissons 
les battements plus lents que trois quarts de 
seconde, et que nous rallongeons les batte- 
ments plus courts. Là encore, c'est une raison 
de désir et de bien-être qui domine notre re- 
présentation du temps. Mais il y a un fait plus 
curieux encore, que Wundt remarque. C'est 
que ce même chiffre de 3/4 de seconde est 
aussi celui qu'emploie la jambe pour faire un 
pas dans une marche rapide, C'est donc, au 
fond, ajouterons-nous, à la durée du pas dans 
l'espace que nous mesurons le temps. Il est 
probable que c'est le pas qui a été notre pre- 
mière mesure pour T'espace et, par cela même, 
pour le temps. A l'origine, la forme la plus 
générale du temps était la série d'images que 
l'on a quand on fait une série de mouvements 
de locomotion, une série de pas. On voit alors 
les objets se déplacer à droite et à gauche, et 
si on revient en arrière, on les retrouve. Les 
trois dimensions de l'espace et la dimension 
unique du temps s'organisent ainsi d'elles- 
mêmes dans l'imagination. Aujourd'hui encore 
nous rythmons sur notre pas la vitesse de notre 
représentation, et, par une tendance naturelle, 



94 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

nous voulons adapter le pas du temps au pas 
de notre pensée et au pas de nos jambes 1 . 

Stevens a trouvé des résultats opposés à 
ceux de Vierord 2 , de Mach 3 , de Kollcrt 4 , d'Es- 
tel 5 , de Mêhner 6 . Selon Stevens, nous rac- 
courcissons encore les temps courts et nous 
rallongeons encore les temps longs. Dans les 
expériences de Stevens le « point d'exacti- 
tude », c'est-à-dire de reproduction fidèle, 
est d'ailleurs le même que pour les autres 
expérimentateurs. Mais il faut remarquer que 
les conditions de l'expérimentation ne sont pas 
les mêmes. Vierord et ses successeurs fai- 
saient une comparaison de deux intervalles de 
temps, et le processus était purement mental. 
Stevens s'attache à un intervalle de temps et 
fait reproduire le môme intervalle. 11 en résulte 
l'intervention d'éléments tout nouveaux et 
de causes perturbatrices, comme Stevens lui- 
même le reconnaît : exercice de la volonté, im- 
pulsion motrice, transmission le long des nerfs 
efférents, enfin période latente de la conlrac- 

1. Ajoutons qu'en musique un mouvement de 0,7-' constitue un 
bon andante qui ne va ni trop lentement ni trop vite, mais d'une 
marche naturelle 

2. Der Zeitsinn, 1868. 

3. Voir Wundt, PhysioL Psych, 1 Autt. s. 785. 
1. Philosophisché Studien,"Bd, 1 Heft 1. s. 88. 

5. Ibid., Bd. II, 1, 37. 

6. Ibid.. Bd. II, Heft, 4. s. 546. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 95 

tion musculaire. Stevens ne propose lui-même 
aucune explication des résultats qu'il a con- 
signés. Peut-être, la volonté de reproduire et 
le mouvement reproducteur étant les choses 
les plus importantes dans ses expériences, 
arrivera-t-on à ce résultat : quand l'intervalle 
à reproduire est au-dessous du point d'indiffé- 
rence, on a beau se le représenter d'abord 
plus long qu'il n'est, on s'aperçoit qu'il est 
rapide et on s'imprime à soi-même, dans la 
reproduction motrice, une vitesse ayant pour 
but de ne pas rester au-dessous du type. Cette 
vitesse aboutit à raccourcir encore les inter- 
valles déjà courts. Au contraire, quand l'in- 
tervalle de temps est au-dessus du point d'in- 
différence, il paraît long malgré le raccourcis- 
sement que l'imagination en fait malgré elle, 
et la volonté imprime un mouvement lent, un 
mouvement contenu, par peur de trop préci- 
piter. 11 en résulte un ralentissement final des 
intervalles déjà lents. Le musicien auquel le 
métronome indique un mouvement rapide 
tend à le presser encore par peur de rester 
au-dessous; si le métronome lui indique un 
mouvement lent, il le ralentit encore par 
crainte d'aller trop vite. Telle est l'explication 
que nous proposerions des divergences signa- 
lées entre les expérimentateurs. 



96 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

Selon Estel, nos représentations de temps, 
comme les autres sensations et représentations, 
sont influencées par les impressions passées 
appartenant au domaine d'un même sens. Un 
temps qui a été court, par exemple, dans le 
domaine de l'ouïe, fait paraître le suivant plus 
court 1 . 

L'influence de l'attente sur la durée appa- 
rente est bien connue. Si l'attente paraît lon- 
gue, c'est qu'elle est une série de déceptions, 
de pas encore. Notre désir, en se joignant à 
la représentation de l'objet attendu, — l'arri- 
vée de celle qu'on aime, par exemple, — tend 
à nous figurer le futur comme présent, et 
comme nous voudrions qu'il se réalisât tout de 
suite, nous sautons à pieds joints sur les inter- 
médiaires, nous nous figurons la distance fran- 
chie; conséqucmment, nous la voulons et nous 
la concevons plus courte qu'elle ne peut l'être 
ou ne doit l'être. De là les interminables quand? 
Par comparaison avec le temps idéal et idéa- 
lement précipité, le temps réel nous paraît 
se traîner d'une façon désespérante. 

Quand l'attente a pris fin, les uns disent 
(avec Wundt) que le temps qui leur avait 
paru si long se raccourcit tout d'un coup par 

1. Philosophisehe Studien, II, fascicule 1. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 97 

l'oubli de leur ennui ; les autres disent (avec 
James Sully) qu'ils n'oublient nullement leur 
ennui et que le temps de l'attente reste marqué 
dans leur mémoire d'un caractère de lenteur. 
Tout dépend, ici encore, du point de compa- 
raison et de la présence ou de l'absence du 
souvenir d'ennui. 

Maintenant, pourquoi le temps du bonheur, 
— du jeu pour l'enfant, de l'entretien amou- 
reux pour le jeune homme , — paraît-il avoir 
fui avec une si désolante rapidité? C'est que, 
par l'anticipation idéale, nous nous étions 
promis et avions désiré un long bonheur, — 
un bonheur môme qui ne dût point finir : par 
comparaison avec l'origine de notre désir et 
de notre attente combien la réalité paraît brève! 
Quoi! déjà? Nous avions projeté devant nous, 
par l'imagination, un chemin long à parcourir, 
un vrai chemin des amoureux, et quand il est 
parcouru, il nous paraît nécessairement trop 
court. Dans les jours de bonheur, nous nous 
arrachons à regret à chaque heure qui passe : 
elle laisse en nous un lumineux sillon et 
nous restons encore longtemps à suivre cette 
trace, qui pâlit sans s'éteindre, en fascinant 
nos yeux. 

Wundt explique la plupart des erreurs rela- 
tives à la durée par les variations de Yaper- 

6 



98 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

ception, c'est-à-dire de l'attention aux repré- 
sentations, qui est en un état de tension plus 
ou moins grande. Mais le degré d'attention 
n'est ici qu'un élément secondaire. La vraie 
tension est dans ie désir, dans l'appétition, 
dans cette espèce de poussée intérieure qui 
va du présent, tantôt à un terme futur dé- 
siré, tantôt à un terme futur redouté. Dans le 
premier cas, le temps va trop lentement; dans 
l'autre, il va trop vite; c'est à notre désir que 
nous mesurons malgré nous sa longueur: le 
loups apparent varie donc en fonction de l'ap- 
pétit ou du désir. 

James Sully remarque que le raccourcis- 
sement du temps apprécié à distance ne se 
l'ait suivant aucune loi. On ne peut pas dire 
qu'il soit proportionnel à l'éloigneinent ; on 
doit môme dire qu'il ne Test pas. « Si je me 
représente mes dix dernières années par une 
ligne longue d'un mètre, la dernière année 
s'étend sur trois ou quatre décimètres; la cin- 
quième, riche en événements, s'étend sur 
deux décimètres; les huit autres se resserrent 
sur ce qui reste. » En histoire , la même illu- 
sion a lieu. Certains siècles paraissent [tins 
longs : « la période qui va de nos jours à la 
prise de Constantinople paraît plus longue 
que celle qui va de cet événement à la pre- 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 99 

miôrc croisade, quoique les deux soient à peu 
près égales chronologiquement. Cela vient 
probablement de ce que la première période 
nous est mieux connue et que nous y mêlons 
nos souvenirs personnels. » 

Selon nous, la longueur apparente du temps 
apprécié à distance croît en raison du nombre 
de différences tranchées et intenses aperçues 
dans les événements remémorés. Une année 
remplie d'événements marquants et divers 
paraît plus longue. Une année vide et mono- 
tone paraît plus courte : les impressions se 
superposent et les intervalles de temps, se 
fondant l'un dans l'autre, semblent se con- 
tracter. Or, c'est encore là un phénomène 
analogue à ce qui se passe clans l'espace. La 
distance d'un objet paraît plus grande pour 
les yeux quand il y a un certain nombre d'ob- 
jets intercalés qui sont autant de points de 
repère. De môme encore que, dans l'espace, 
les objets très nets paraissent plus rapprochés, 
nous avons vu que les choses très nettes dans 
le temps semblent d'hier. 

L'erreur dans l'appréciation du temps est 
plus grande pour les périodes reculées que 
pour des périodes récentes de môme longueur : 
ainsi l'estimation rétrospective d'une durée 
fort éloignée du moment présent, par exem- 



100 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

pie du temps qu'on a passé à l'école, est bien 
plus superficielle et bien plus fragmentaire 
<|iie celle d'une période égale, mais récente. 
La perspective dans le temps passé correspond 
donc à une perspective dans l'espace où la 
quantité d'erreur apparente due au raccourci 
croîtrait avec la distance '. 

C'est d'une manière analogue que s'explique, 
selon nous, le fait souvent cité des années qui 
paraissent si longues dans la jeunesse et si 
courtes dans la vieillesse. La jeunesse est im- 
patiente en ses désirs; elle voudrait dévorer 
le temps, et le temps se traîne. De plus, les 
impressions de la jeunesse sont vives, neuves 
et nombreuses; les années sont donc remplies, 
différenciées de mille manières, et le jeune 
homme revoit l'année écoulée sous la forme 
d'une longue série de scènes dans l'espace. Le 
fond du théâtre recule alors dans le lointain, 
derrière tous les décors changeants qui se 
succèdent comme des changements à vue : on 
sait que, dans les théâtres, une file de 
décor* est au-dessous de la scène, prête à 
monter devant le spectateur. Ces décors, ce 
sont les tableaux de notre passé qui reparais- 
sent; il y en a de plus effacés, de plus estompés 

1. James Sully. Les Illusions, p. 179. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 101 

et brumeux, qui font un effet de lointain, 
d'autres qui font un effet de coulisses. Nous 
les classons selon leur de^ré d'intensité et 
selon leur ordre d'apparition. Le machiniste, 
c'est la mémoire. C'est ainsi que, pour l'enfant, 
le premier janvier passé recule indéfiniment 
derrière tous les événements qui l'ont suivi, et 
le premier janvier futur paraît aussi fort loin, 
tant l'enfant a hâte de grandir; au contraire, 
la vieillesse, c'est le décor du théâtre clas- 
sique toujours le même, un endroit banal ; 
tantôt une véritable unité de temps, de lieu et 
d'action, qui concentre tout autour d'une oc- 
cupation dominante en effaçant le reste; tan- 
tôt une nullité d'action, de lieu et de temps. 
Les semaines se ressemblent, les mois se res- 
semblent; c'est le train monotone de la vie. 
Toutes ces images se superposent et n'en font 
plus qu'une. L'imagination voit le temps en 
raccourci. Le désir aussi le voit de même; à 
mesure qu'on approche du terme de la vie, 
après chaque année, on dit : encore une de 
moins! qu'ai-je eu le temps de faire? qu'ai-je 
senti, vu, accompli de nouveau? Comment 
peut-il s'être écoulé trois cent soixante-cinq 
jours qui font l'effet de quelques mois? 

Voulez-vous rallonger la perspective du 
temps, remplissez-le, si vous pouvez, de mille 

G. 



102 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

choses nouvelles. Faites un voyage qui vous 
passionne, qui vous fasse redevenir jeune en 
rajeunissant le monde autour de vous. Les 
événements accumulés , les espaces parcourus 
s'ajouteront, bout à bout, dans votre imagina- 
tion rétrospective : vous aurez des fragments 
du monde visible en grand nombre et disposés 
en série, et ce sera, comme on dit avec tant 
de justesse, un long espace de temps. 

Selon M. Janet, la durée apparente d'une 
certaine portion de temps , clans la vie de 
chaque homme, serait « proportionnelle à la 
durée totale de cette vie 1 » . Une année, dit-il, 
pour un enfant de dix ans, représente le dixième 
de son existence; pour un homme de cin- 
quante ans, cette même année ne sera plus 
qu'un cinquantième; elle paraîtra ainsi cinq 
fois plus courte. D'autre part, pour l'enfant, 
l'âge de cinquante ans paraît prodigieusement 
avancé, mais non pour le cinquantenaire. Cette 
loi ne s'appliquerait d'ailleurs qu'aux périodes 
assez longues, comme les années, non aux jours 
ou aux mois, que nous ne songeons point à com- 
parer avec toute une vie. La loi de M. Janet 
nous semble exprimer une tendance réelle de 
l'imagination, qui consiste à juger les gran- 

1. Revue philosophique, 1877, I, 497. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS L03 

deurs relativement à ce qu'elle peut se repré- 
senter de plus grand ou de plus petit : pour 
celui qui n'a point parcouru beaucoup de 
pays, le village paraît grand; pour qui a 
vu Paris, la ville de province semble petite. 
Mais la loi proposée par M. Janet est beau- 
coup trop mathématique et trop simple pour 
expliquer, à elle seule, le raccourcissement 
apparent des années aux yeux du vieillard. 
La fusion des impressions semblables et des 
périodes similaires qui se recouvrent l'une 
l'autre nous paraît jouer ici un bien plus grand 
rôle. 

M. Janet donne encore pour exemple de 
notre appréciation de la durée par compa- 
raison de la partie au tout que, dans un voyage 
en chemin de fer, si vous n'allez que de Paris 
à Orléans, vous serez déjà fatigué à Choisy ; 
si vous allez de Paris à Bordeaux, vous n'é- 
prouverez le môme sentiment de fatigue et 
d'ennui qu'à Orléans. Selon nous, ce fait s'ex- 
plique par la différence entre les attentes. 
Quand vous allez de Paris à Bordeaux, vous 
vous attendez à un long trajet, vous vous ré- 
signez d'avance et vous n'éprouvez la révolte 
de l'ennui que plus tard. Si vous vous embar- 
quez pour Orléans, vous dites d'avance : ce 
n'est pas très long, je serai bientôt arrivé ; et 



104 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

à Choisy, vous vous écriez : c'est plus long que 
je ne croyais. Ce serait donc, ici encore, l'élé- 
ment d'attention, d'attente etd'appétition qui 
serait la chose importante. 

Noms nous représentons et estimons ob- 
jectivement une durée par la série des états 
de conscience représentables et effectivement 
représentés que nous plaçons dans cette durée. 
En d'autres termes, nous jugeons la longueur 
du temps écoulé par la série de souvenirs que 
nous y intercalons. Ce dont nous ne nous sou- 
venons pas ne peut naturellement entrer dans 
la série. II en résulte cette conséquence que, 
plus nous aurons des souvenirs nombreux, 
intenses et distincts à intercaler entre deux 
extrêmes, plus l'intervalle nous paraîtra grand. 
Or, l'enfant a beaucoup de représentations 
nombreuses et distinctes à loger dans une 
année. Au contraire, pour l'homme mûr, les 
souvenirs se fondent et se recouvrent, et il ne 
reste que quelques points saillants. C'est là la 
principale explication du raccourcissement 
apparent des années. Inversement, si un songe 
d'une nuit paraît durer un siècle, c'est qu'il 
y a eu une succession très rapide d'images 
vives et distinctes : la série en se remplissant 
paraît s'allonger. 

Maintenant, quelles sont les représentations 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 105 

les plus facilement représentables à la mé- 
moire, conséquemment les plus faciles à loger 
dans la perspective du temps? Ce sont, outre 
les grandes émotions, les représentations spa- 
tiales. Nos plaisirs et nos peines physiques 
ne se représentent que vaguement et en gros 
à la mémoire, nos peines et plaisirs moraux 
empruntent leur netteté aux idées, qui elles- 
mêmes empruntent leur précision aux lieux, 
au milieu visible. De là vient que, comme 
on Ta vu, pour imaginer le temps, nous ima- 
ginons surtout des espaces, et nous apprécions 
la longueur des temps par la quantité d'es- 
paces ou de scènes spatiales que nous inter- 
calons entre les deux limites. 

James Sully compare donc avec raison cer- 
taines illusions sur la distance dans le temps 
à des illusions parallèles sur la distance dans 
l'espace. Regardez la Jungfrau de la Wenger- 
nalp : il semble que vous allez, en lançant une 
pierre, franchir la vallée profonde et atteindre 
le glacier éblouissant de blancheur. C'est que 
rien ne s'interpose, dans la transparence de 
l'air, entre vous et cette vision si nette : les 
points de repère vous manquent, et vous dites : 
c'est tout près. De môme, s'il est des événe- 
ments frappants qui nous semblent d'hier, 
c'est que nous ne pouvons parcourir tous les 



106 GENESE DE L'IDEE DE TEMPS 

intermédiaires : ils se détachent devant nous 
tout comme la montagne, et tout le reste a 
disparu. Si on vous rappelle alors le nombre 
d'années qui se sont écoulées, vous dites : 
est-ce possible? Au fond, ce que vous revoyez 
encore ici., par les yeux de l'imagination, 
c'est un certain coin de l'espace où quelque 
chose s'est passé, quelque chose d'heureux 
peut-être pour vous, et de regretté; — tous 
les autres espaces parcourus disparaissent 
alors : vous voyez votre bonheur passé se 
dresser devant vous comme un sommet dans 
la pleine lumière; il semble tout près dans 
le temps, parce que votre imagination le 
voit tout près dans l'espace où elle situe les 
choses. 

Ainsi la mesure du temps, comme le temps 
lui-même, est un effet de perspective, et 
même, en grande partie, de perspective spa- 
tiale représentée à l'imagination. Selon le 
centre de perspective et selon la mesure dont 
on se sert, la perspective s'allonge ou se rac- 
courcit : c'est simplement un effet d'optique 
Imaginative. Pour mettre de la fixité dans ces 
visions de tableaux, nous sommes obligés 
d'emprunter à l'espace extérieur de quoi con- 
trôler l'espace intérieur : nous faisons appel 
au retour du jour et de la nuit, à celui des 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 10T 

saisons, ou, artificiellement, aux battements 
isochrones du pendule. 

La poésie du temps, avec ses illusions, vient 
d'abord de ce que nous idéalisons les choses 
passées. Un idéal est une forme qui ne con- 
serve que ce qu'il y a de caractéristique et de 
typique, avec élimination des détails défavo- 
rables et augmentation d'intensité pour les 
détails favorables; or le temps, par lui-même 
et par lui seul, est un artiste qui idéalise les 
choses. En effet, nous ne nous rappelons des 
choses passées que les traits saillants et carac- 
téristiques; les menus détails, qui se font 
opposition les uns aux autres, disparaissant 
par cela même, il ne surgit que ce qui eut de 
la force, de l'intensité, de l'intérêt. C'est l'équi- 
valent de la vision dans l'espace pour les effets 
de lointain. Les représentations vives et 
grandes subsistent seules. Si l'oeil apercevait 
à la fois tous les petits détails d'un paysage 
il n'y aurait plus de vrai paysage, mais un 
pêle-mêle de sensations toutes sur le même 
plan. L'oeil est un peintre, et un peintre 
habile. De même pour l'œil intérieur, qui voit 
les choses à distance dans le temps. 

En outre, cet effet d'idéalisation s'accumule 
et s'accroît avec le temps même, comme par 



108 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

une vitesse acquise dans un certain sens. Nous 
tendons à embellir ce qui nous a plu, à enlai- 
dir ce qui nous a déplu, et cette tendance, 
ajoutant sans cesse ses effets à eux-mêmes, 
finit par atteindre un point maximum de 
beauté ou de laideur, qui est l'adaptation du 
souvenir à notre disposition personnelle. Le 
tableau est fait, le paysage est terminé. Main- 
tenant il sera « acquis à l'histoire » que les 
choses se sont passées de telle manière, ou 
superbe ou affreuse, que telle personne avait 
une beauté admirable, que telle autre avait 
une laideur non moins prodigieuse, etc. 

Nous avons montré ailleurs ' que le temps 
devient une classification spontanée des cho- 
ses selon leur rapport à nous, et que cette 
classification est nécessairement esthétique. 
Le temps est donc un jugement porté sur la 
force et sur la valeur esthétique des choses et 
des événements. 



1. L'art au point de vue sociologique. — Voir plus loin le pre- 
mier appendice. 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 109 



II 



Dans la folie, les faits passés peuvent être 
ou bien effacés complètement de la mémoire 
(ce qui est rare), ou bien reportés à une 
très grande distance dans le temps; c'est 
le cas le plus fréquent. Ils sont alors devenus 
si vagues et si étrangers à l'individu que 
c'est à peine s'il peut les reconnaître pour des 
faits qui lui sont arrivés à lui-même. La 
folie supprime donc ou altère la perspective 
du temps. 

Parmi les illusions pathologiques relatives 
au temps , une des plus curieuses est la 
« fausse mémoire » , qui consiste à croire qu'un 
état présent, nouveau en réalité, a été anté- 
rieurement éprouvé quoiqu'il se produise 
réellement pour la première fois ; il paraît 



110 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

alors être une répétition, un passé. Wigan, 
dans son livre sur la « Dualité de l'esprit», 
rapporte que, « pendant qu'il assistait au 
service funèbre de la princesse Charlotte, 
dans la chapelle de Windsor, il eut tout d'un 
coup le sentiment d'avoir été autrefois témoin 
du môme spectacle » ? Lewes rapproche ce 
phénomène de quelques autres plus fréquents. 
En pays étranger, le détour brusque d'un 
sentier ou d'une rivière peut nous mettre en 
face de quelque paysage qu'il nous semble 
avoir autrefois contemplé. «Introduit pour la 
première fois auprès d'une personne, on sent 
qu'on l'a déjà vue. En lisant dans un livre 
des pensées nouvelles, on sent qu'elles ont 
été présentes h l'esprit antérieurement 1 .» 

Selon M. Ribot, cette illusion s'explique 
assez facilement. L'impression reçue évo- 
que dans notre passé des impressions ana- 
logues, vagues, confuses, à peine entrevues, 
mais qui suffisent à faire croire que l'état nou- 
veau en est la répétition. Il y a un fond de 
ressemblance rapidement senti entre deux 
états de conscience, qui pousse à les identifier. 
C'est une erreur; mais elle n'est que partielle, 
parce qu'il y a en effet dans notre passé quel- 

1. Lewes, Problems of life and mind, 3* série. 129- 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 111 

que chose qui ressemble à une première expé- 
rience. 

Si cette explication peut suffire pour des 
cas très simples, en voici d'autres où M. Ribot 
reconnaît qu'elle n'est guère admissible. Un 
malade, dit Sander, apprenant la mort d'une 
personne qu'il connaissait, fut saisi d'une 
terreur indéfinissable, parce qu'il lui sembla 
qu'il avait déjà ressenti cette impression. «Je 
sentais que déjà auparavant, étant couché ici, 
dans ce même lit, X. était venu et m'avait 
dit : « Mùller est mort » . Je répondis : « Ce 
Millier est mort il y a quelque temps, il n'a 
pu mourir deux fois » . Le D r Arnold Pick 
rapporte un cas de fausse mémoire complet 
présenté sous une forme presque chronique. 
Un homme instruit, raisonnant assez bien sur 
sa maladie, et qui en a donné une description 
écrite, fut pris, vers l'âge de trente-deux ans, 
d'un état mental particulier. S'il assistait à 
une fête, s'il visitait quelque endroit, s'il fai- 
sait quelque rencontre., cet événement, avec 
toutes ses circonstances, lui paraissait si fami- 
lier qu'il se sentait sûr d'avoir déjà éprouvé 
les mêmes impressions, étant entouré précisé- 
ment des mêmes personnes ou des mômes 
objets, avec le même ciel, le même temps, etc. 
Faisait-il quelque nouveau travail, il lui sem- 



112 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

blait l'avoir déjà fait et dans les mêmes con- 
ditions. Ce sentiment se produisait parfois le 
jour même , au bout de quelques minutes ou 
de quelques heures, parfois le jour suivant, 
mais avec une parfaite clarté. La difficulté, 
dit M. Ribot, est de savoir pourquoi cette 
image qui naît une minute, une heure, un 
jour après l'état réel, donne à celui-ci le ca- 
ractère d'une répétition. 11 y a bien, en effet, 
une inversion du temps. M. Ribot propose 
l'explication suivante : l'image ainsi formée 
est très intense, de nature hallucinatoire; 
elle s'impose comme une réalité, parce que 
rien ne rectifie cette illusion. Par suite, 
l'impression réelle se trouve rejetée au second 
plan, avec le caractère effacé des souvenirs; 
elle est localisée dans le passé, à tort, si l'on 
considère les faits objectivement; avec raison, 
si on les considère subjectivement. Cet état 
hallucinatoire, en effet, quoique très vif, n'ef- 
face pas l'impression réelle; mais comme il 
s'en détache, comme il a été produit par elle 
après coup, il doit apparaître comme une 
seconde expérience. Il prend la place de l'im- 
pression réelle, il paraît le plus récent, et il 
l'est en fait. Pour nous qui jugeons du de- 
hors et d'après ce qui s'est passé extérieure- 
ment, il est faux que l'impression ait été reçue 



LES ILLUSIONS DU TEMPS 113 

deux fois. Pour le malade, qui juge d'après 
les données de sa conscience , il est vrai que 
Timpression a été reçue deux fois, et, dans 
ces limites, son affirmation est incontestable. 
En d'autres termes, selon M. Ribot, le 
mécanisme de la mémoire « fonctionne à re- 
bours » : on prend l'image vive du souvenir 
pour la sensation réelle, et la sensation réelle, 
déjà affaiblie, pour un souvenir. Nous croyons 
plutôt, avec M. Fouillée \ qu'il y a là « un 
phénomène maladif d'écho et de répétition 
intérieure», analogue à celui qui a lieu dans 
le souvenir véritable : «Toutes les sensations 
nouvelles se trouvent avoir un retentissement 
et sont ainsi associées à des images consécu- 
tives qui les répètent ; par une sorte de mirage, 
ces représentations consécutives sont projetées 
dans le passé. C'est une diplopie dans le 
temps. Quand on voit double dans l'espace, 
c'est que les deux images ne se superposent 
pas; de même, quand on voit double dans le 
temps, c'est qu'il y a dans les centres céré- 
braux un manque de synergie et de simulta- 
néité, grâce auquel les ondulations similaires 
ne se fondent pas entièrement; il en résulte 
dans la conscience une image double; l'une 

1. Etudes sur ta mémoire publiées par la Revue des deux mondes . 



114 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

vive, l'autre avant l'affaiblissement du souve- 
nir; le stéréoscope intérieur se trouvant dé- 
rangé, les deux images ne se confondent plus, 
de manière à ne former qu'un objet. Au reste, 
toute explication complète est impossible dans 
l'état actuel de la science,, mais ces cas mala- 
difs nous font comprendre que l'apparence du 
familier et du connu tient à un certain senti- 
ment aussi indéfinissable que l'impression du 
bleu ou du rouge, et qu'on peut considérer 
comme un sentiment de répétition ou de du- 
plication. » M. James Sully dit qu'il pos- 
sède lui-même le pouvoir, quand il consi- 
dère un objet nouveau, de se le représenter 
comme familier. C'est sans doute qu'il y a 
dans son esprit répétition, résurrection vague 
d'objets semblables à celui qui est actuelle- 
ment perçu. Ce mécanisme même explique, 
selon M. Fouillée, pourquoi on peut se souvenir 
sans reconnaître qu'on se souvient et en éprou- 
vant le sentiment de la nouveauté; «c'est 
qu'alors la duplicité normale des images est 
abolie et on n'en voit qu'une quand il en fau- 
drait voir deux. C'est l'inverse des cas de 
fausse mémoire, où l'unité normale des ima- 
ges est abolie au profit d'une duplicité anor- 
male. Parfois enfin le sentiment de familiarité 
et de reconnaissance produit par une impres- 



LES ILLUSIONS DU TEMPS U6 

sion nouvelle vient de ce que nous avons rêvé 
des choses analogues '. » 



Dernier problème. Notre représentation du 
temps demeure-t-elle discrète, ou devient-elle 
tout à fait continue? — Kant nous gratifie du 
premier coup de la notion du temps continu 
et même infini, qu'il appelle une « quantité 
infinie donnée ». C'est trop de générosité. 
L'esprit, dans sa représentation du temps 
comme dans toutes les autres et notamment 
dans celle de l'espace, va d'abord par bonds, 
sautant à cloche-pied sur les intermédiaires, 
qu'il n'aperçoit pas. Ce sont des fragments 
de temps comme des fragments d'espace, avec 
des interruptions apparentes, des lacunes. 
C'est seulement à la fin, par la répétition des 
expériences, que ces lacunes vont diminuant 
et parviennent à un point d'évanouissement, 
conséquemment de fusion entre les divers 
morceaux de durée perçue. On a comparé 
ce phénomène à ce qui se passe dans la roue 
de Savart, lorsque les battements d'abord 
séparés finissent par se rejoindre avec la 
vitesse croissante de la roue et donnent ainsi 

1. Ibid. 



116 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

l'impression d'un son continu. De même en- 
core que, dans l'espace, nous finissons par 
prolonger la vision idéale sur ce que nous ne 
voyons pas, en vertu d'une sorte de conserva- 
tion de vitesse acquise, de même nous com- 
blons idéalement les lacunes du temps et nous 
finissons par le concevoir avec sa continuité 
mathématique. 



CONCLUSION 






De tout ce qui précède nous conclurons que 
le temps n'est pas une condition, mais un 
simple effet de la conscience; il ne la constitue 
pas, il en provient. Ce n'est pas une forme 
a piiori que nous imposerions aux phéno- 
mènes, c'est un ensemble de rapports que 
l'expérience établit entre eux. Ce n'est pas un 
moule tout fait dans lequel rentreraient nos 
sensations et nos désirs, c'est un lit qu'ils 
se tracent à eux-mêmes, et un cours qu'ils 
prennent spontanément dans ce lit. 

Le temps n'est autre chose pour nous qu'une 
certaine disposition régulière, une organisa- 
tion d'images. La mémoire n'est que l'art 
d'évoquer et d'organiser ces images. 

7. 



118 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

Point de temps hors des désirs et des souve- 
nirs, c'est-à-dire de certaines images qui, se 
juxtaposant comme se juxtaposent les objets 
qui les ont produites, engendrent tout à la 
fois l'apparence du temps et de l'espace. 

Le temps, à l'origine, n'existe pas plus dans 
notre conscience même que dans un sablier. 
Nos sensations et nos pensées ressemblent 
aux grains de sable qui s'échappent par l'é- 
troite ouverture. Comme ces grains de sable, 
elles s'excluent et se repoussent l'une l'autre 
en leur diversité, au lieu de se fondre absolu- 
ment l'une dans l'autre; ce filet qui tombe 
peu à peu, c'est le temps. 

Maintenant, au dehors de la conscience, y 
a-t-il une réalité correspondant à l'idée que 
nous nous faisons de la durée? Y a-t-il, pour 
ainsi dire, un temps objectif? On a fait sou- 
vent du temps une sorte de réalité mysté- 
rieuse, destinée à remplacer la conception 
vieillie de la providence. On lui a donné pres- 
que la toute- puissance, on l'a déclaré le fac- 
teur essentiel de l'évolution et du progrès. 
Mais le temps ne constitue ni un facteur, ni 
un milieu pouvant à lui seul modifier l'ac- 
tion et ses effets. Si je cueille une pomme 
dans un arbre, puis plus tard une pomme ab- 
solument semblable, occupant exactement la 



CONCLUSION H9 

même position clans le môme arbre; si, de 
plus, je suis dans le même courant d'idées et 
de sensations et quejeneme rappelle pas mon 
action antécédente, les deux actes seront ab- 
solument identiques, produiront les mômes 
effets et se fondront dans le môme tout. 
Ainsi, le temps ne suffit pas à lui seul à intro- 
duire de différence réelle entre les choses. 

Selon nous, le temps n'est qu'une des formes 
de l'évolution; au lieu de la produire, il en 
sort. Le temps, en effet, est une conséquence 
du passage de l'homogène à l'hétérogène; c'est 
une différenciation introduite dans les choses ; 
c'est la reproduction d'effets analogues dans 
un milieu différent ou d'effets différents clans 
un milieu analogue. 

Au lieu de dire que le temps est le facteur 
essentiel du changement et conséquemment du 
progrès, il serait plus vrai de dire que le temps 
a pour facteur et élément fondamental le pro- 
grès même, l'évolution : le temps est la for- 
mule abstraite des changements de l'univers. 
Dans la masse absolument homogène que , 
par une fiction logique, on a supposée quel- 
quefois à l'origine des choses, le temps n'existe 
pas encore. Imaginez un rocher battu par la 
mer : le temps existe pour lui, car les siècles 
l'entament et le rongent ; maintenant, suppo- 



120 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

sez que la vague qui le frappe s'arrête tout à 
coup sans revenir en arrière et sans être rem- 
placée par une vague nouvelle; supposez que 
chaque particule de la pierre reste à jamais la 
même en présence de la même goutte d'eau 
immobile ; le temps cessera d'exister pour le 
rocher et la mer; ils seront transportés dans 
l'éternité. Mais l'éternité semble une notion 
contradictoire avec celles de la vie et de la 
conscience telles que nous les connaissons. 
Vie et conscience supposent variété, et la va- 
riété engendre la durée. L'éternité, pour nous, 
c'est ou le néant ou le chaos; avec l'intro- 
duction de V ordre dans les sensations et les 
pensées commence le temps. 



APPENDICES 



PREMIER APPENDICE 



LA POÉSIE DU TEMPS J 



En ce qui concerne l'effet poétique produit par 
l'éloignement dans le temps, une question préalable 
se présente, celle qui concerne l'effet esthétique du 
souvenir même, — du souvenir qui est en somme une 
forme de la sympathie, la sympathie avec soi-même, 
la sympathie du .moi présent pour le moi passé. L'art 
doit imiter le souvenir; son but doit être d'exercer 
comme lui l'imagination et la sensibilité, en écono- 
misant le plus possible leurs forces. De même que le 
souvenir est un prolongement de la sensation, l'ima- 
gination en est un commencement, une ébauche. Au 
fond, la poésie de l'art se ramène en partie à ce qu'on 
appelle la «poésie du souvenir»; l'imagination artis- 
tique ne fait que travailler sur le fonds d'images 
fourni à chacun de nous par la mémoire. Il doit donc 
y avoir, jusque dans le souvenir, quelque élément 
d'art. Au fond, le souvenir offre par lui seul les carac- 
tères qui distinguent, selon Spencer, toute émotion 
esthétique. C'est un jeu de l'imagination , et un jeu 
désintéressé, précisément parce qu'il a pour objet le 

1 . Nous extrayons ces pages du volume sur l'Art au point de vue sociologique, 
pour compléter l'étude sur l'idée du temps qu'on vient de lire. 



124 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

passé, c'est-à-dire ce qui ne peut plus être. En outre, 
le souvenir est de toutes les représentations la plus 
facile, celle qui économise le plus de force ; le grand 
art du poète ou du romancier, c'est de réveiller en 
nous des souvenirs : nous ne sentons guère le beau 
que quand il nous rappelle quelque chose ; et le beau 
même des œuvres d'art ne consiste-t-il pas en partie 
dans la vivacité plus ou moins grande de ce rappel? 
Ajoutons que les émotions passées se présentent à 
nous dans une sorte de lointain, un peu indistinctes, 
fondues les unes avec les autres; elles sont ainsi plus 
faibles et plus fortes tout ensemble, parce qu'elles 
entrent l'une dans l'autre sans qu'on puisse les sépa- 
rer; nous jouissons donc à leur égard d'une plus 
grande liberté, parce que, indistinctes comme elles 
sont, nous pouvons plus facilement les modifier, les 
retoucher, jouer avec elles. Enfin, et c'est là le point 
important, le souvenir par lui-même altère les objets, 
les transforme, et cette transformation s'accomplit 
généralement dans un sens esthétique. Le temps agit 
le plus souvent sur les choses à la manière d'un 
artiste qui embellit tout en paraissant rester fidèle, par 
une sorte de magie propre. Voici comment on peut 
expliquer scientifiquement ce travail du souvenir. 11 
se produit dans notre pensée une sorte de lutte pour 
la vie entre toutes nos impressions: celles qui ne 
nous ont pas frappés assez fortement s'effacent, et il 
ne subsiste à la longue que les impressions fortes. 
Dans un paysage, par exemple un petit bois au bord 
d'une rivière, nous oublierons tout ce qui élait acces- 
soire, tout ce que nous avons vu sans le remarquer, 
tout ce qui n'était pas distinctif et caractéristique, 
significatif ou suggestif. Nous oublierons même la fa- 



PREMIER APPENDICE 125 

tigue que nous pouvions éprouver, si elle était légère, 
les petites préoccupations de toute sorte, les mille 
riens qui distrayaient notre attention; tout cela sera 
emporté, effacé. Il ne restera que ce qui était pro- 
fond, ce qui avait laissé en nous une trace vive et 
vivace : la fraîcheur de l'air, la mollesse de l'herbe, 
les teintes des feuillages , les sinuosités de la 
rivière, etc. Autour de ces traits saillants, l'ombre se 
fera, et ils apparaîtront seuls dans la lumière inté- 
rieure. En d'autres termes, toute la force dispersée 
en des impressions secondaires et fugitives se trou- 
vera recueillie, concentrée ; le résultat sera une image 
plus pure, vers laquelle nous pourrons, pour ainsi 
dire, nous tourner tout entiers, et qui revêtira ainsi 
un caractère plus esthétique. En général, toute per- 
ception indifférente, tout détail inutile nuit à l'émo- 
tion esthétique; en supprimant ce qui est indiffé- 
rent, le souvenir permet donc à l'émotion de grandir. 
C'est, dans une certaine mesure, embellir qu'isoler. 
De plus, le souvenir tend à laisser échapper ce qui 
était pénible pour ne garder que ce qui était agréable 
ou, au contraire, franchement douloureux. C'est un 
fait connu que le temps adoucit les grandes souf- 
frances; mais ce qu'il fait surtout disparaître, ce sont 
les petites souffrances sourdes, les malaises légers, 
ce qui entravait la vie sans l'arrêter, toutes les petites 
broussailles du chemin. On laisse cela derrière soi, 
et pourtant ces riens se mêlaient à vos plus douces 
émotions; c'était quelque chose d'amer qui, au lieu 
de rester au fond de la coupe, s'évapore au contraire 
dès qu'elle est bue. Lorsqu'on s'est ennuyé longtemps 
à attendre une personne, qu'on la rencontre enfin et 
qu'elle vous sourit, on oublie d'un seul coup la 



126 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

longue heure passée dans la monotonie de l'attente ; 
cette heure ne semble plus former dans le passé 
qu'un point sombre, bientôt effacé lui-même : c'est là 
un simple exemple de ce qui se passe sans cesse dans 
la vie. Tout ce qui était gris, terne, décoloré (c'est- 
à-dire en somme la majeure partie de l'existence) se 
dissipe , tel qu'un brouillard qui nous cachait les 
côtés lumineux des choses, et nous voyons surgir 
seuls les rares instants qui font que la vie vaut la 
peine d'être vécue. Ces plaisirs, avec les douleurs qui 
les compensent, semblent remplir tout le passé, tan- 
dis qu'en réalité la trame de notre vie a été bien 
plutôt indifférente et neutre, ni très agréable, ni très 
douloureuse, sans grande valeur esthétique. 

Nous sommes en février, et les champs à perte de 
vue sont couverts de neige. Je suis sorti ce soir dans 
le parc, au soleil couchant; je marchais dans la neige 
douce : au-dessus de moi, à droite, à gauche, tous 
les buissons, toutes les branches des arbres élince- 
laient de neige, et cette blancheur virginale qui re- 
couvrait tout, prenait une teinte rose aux derniers 
rayons du soleil : c'étaient des scintillements sans 
fin, une lumière d'une pureté incomparable; les au- 
bépines semblaient en pleines fleurs, et les pommiers 
fleurissaient, et les amandiers fleurissaient, et jus- 
qu'aux pêchers qui semblaient roses, et jusqu'aux 
brins d'herbe: un printemps un peu plus pâle , et 
sans verdure, resplendissait sur tout. Seulement, 
comme tout cela était refroidi! Une brise glacée 
s'exhalait de cet immense champ de fleurs, et ces 
corolles blanches gelaient le bout des doigts qui les 
approchaient. En voyant ces fleurs si fraîches et si 
mortes, je pensais à ces douces souvenances qui 



PREMIER APPENDICE 127 

dorment en nous, et parmi lesquelles nous nous 
égarons quelquefois, essayant de retrouver en elles 
le printemps et la jeunesse. Notre passé est une neige 
qui tombe et cristallise lentement en nous, ouvrant 
à nos yeux des perspectives sans fin et délicieuses, 
des effets de lumière et de mirage, des séductions 
qui ne sont que de nouvelles illusions. Nos passions 
passées ne sont plus qu'un spectacle : notre vie nous 
fait à nous-mêmes l'effet de l'art d'un tableau, d'une 
œuvre demi-inanimée, demi-vivante. Les seules émo- 
tions qui vivent encore sous cette neige, ou qui sont 
prêtes à revivre, ce sont celles qui ont été profondes 
et grandes. Le souvenir est ainsi comme un jugement 
porté sur nos émotions; c'est lui qui permet le mieux 
d'apprécier leur force comparative : les plus faibles 
se condamnent elles-mêmes, en s'oubliant. C'est après 
un certain temps écoulé qu'on juge bien la valeur de 
telle impression esthétique (causée, je suppose, par 
la lecture d'un roman, la contemplation d'une œuvre 
d'art ou d'un beau paysage) ; tout ce qui n'était pas 
puissant s'efface; toute sensation ou tout sentiment 
qui, outre l'intensité, ne présentait pas un degré 
suffisant d'organisation intérieure et d'harmonie se 
trouble et se dissout; au contraire, ce qui était viable, 
vit; ce qui était beau ou sublime s'impose et s'im- 
prime en nous avec une force croissante. 

Le souvenir est une classification spontanée, et une 
localisation régulière des choses ou des événements, 
ce qui lui donne encore une valeur esthétique. L'art 
naît avec la réflexion; comme la Psyché de la fable, 
la réflexion est chargée de débrouiller ce tas de sou- 
venirs; elle y procède avec la patience des fourmis; 
elle range tous ces grains de sable en un certain 



128 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

ordre, leur donne une certaine forme, elle en fait 
un édifice : la forme extérieure que prend cet édifice, 
la disposition générale qu'il affecte, c'est ce que nous 
appelons le temps. Pour constater le changement et 
le mouvement, il faut avoir un point fixe. La goutte 
d'eau ne se sent pas couler, quoiqu'elle reflète suc- 
cessivement tous les objets de ses rives : c'est qu'elle 
ne garde l'image d'aucune. Qui donc nous donnera 
ces points fixes nécessaires pour fournir la conscience 
du changement et la notion du temps? c'est le sou- 
venir, — c'est-à-dire tout simplement la persistance 
d'une même sensation ou d'un même sentiment sous 
les autres. D'habitude, les diverses époques de notre 
vie se trouvent dominées par tel ou tel sentiment qui 
leur communique leur caractère distinctif et saillant. 
Nos événements intérieurs se groupent autour d'im- 
pressions et d'idées maîtresses : ils leur empruntent 
leur unité; grâce à elles, ils forment corps. Titus, 
dit-on, comptait ses jours par ses bonnes actions; 
mais les bonnes actions de Titus sont un peu problé- 
matiques. Ce qui est certain, c'est que, pour l'écri- 
vain par exemple, telle ou telle époque de sa vie vient 
se suspendre tout entière à tel ou tel ouvrage qu'il 
composait pendant cette époque. Le musicien, lui, 
n'a qu'à se chanter intérieurement une série de mé- 
lodies pour éveiller les souvenirs de telle période de 
son existence. Le peintre voit son passé à travers des 
couleurs et des formes, des couchers de soleil, des 
aurores, des teintes de verdure. Toute notre jeunesse 
vient souvent se grouper autour d'une image de 
femme, sans cesse présente à nos événements d'alors. 
Chaque objet désiré ou voulu fortement, chaque 
action énergique ou persistante atlire à elle, comme 



PREMIER APPENDICE 129 

un aimant, nos autres actions, qui s'y rattachent 
toutes par un côté ou par l'autre. Ainsi, s'établissent 
des centres intérieurs de perspective esthétique. Les 
Indiens, pour se rappeler les grands événements fai- 
saient des nœuds à une corde, et ces nœuds disposés 
de mille manières rappelaient par association un passé 
lointain; en nous aussi se trouvent des points où tout 
vient se rattacher et se nouer, de telle sorte qu'il nous 
suffit de suivre des yeux ces séries de nœuds intérieurs 
pour retrouver et revoir l'une après l'autre toutes les 
époques de notre vie. La vie du souvenir estime com- 
position ou systématisation spontanée, un art naturel. 
Nous pouvons conclure de tout ce qui précède que 
le fond le plus solide sur lequel travaille l'artiste, 
c'est le souvenir : le souvenir de ce qu'il a ressenti 
ou vu comme homme, avant d'être artiste de profes- 
sion. La sensation et le sentiment peuvent un jour 
être altérés par le métier, mais le souvenir des émo- 
tions de jeunesse ne l'est pas, garde toute sa fraîcheur, 
et c'est avec ces matériaux non corruptibles que l'ar- 
tiste construit ses meilleures œuvres, ses œuvres 
vécues. Eugénie de Guérin écrit, en feuilletant des 
papiers « pleins de son frère » : « Ces choses mortes 
me font, je crois, plus d'impression que de leur 
vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. » 
Diderot a écrit quelque part : « Pour que V artiste me 
fasse pleurer, il faut qu'il ne pleure pas/ » mais, a-t-on 
répondu avec raison, il faut qu'il ait pleuré: il faut 
que son accent garde l'écho des sentiments éprouvés 
et disparus. Et il en est de même pour l'écrivain 1 . 

1. Le. plaisir attaché à ce qui est historique a été poétiquement exprimé par 
Th. Gaulier, dans le Roman de la momie: un Anglais, lord Evaudale, un sa- 
\ant aMeirand et leur escorte , après avoir parcouru les divers couloirs et les 



130 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

L'école classique a bien connu l'effet esthétique de 
l'éloignement dans le temps; mais son procédé ne 
consiste encore qu'à reporter les événements dans 
un passé abstrait. Les Grecs de Racine ne sont guère 
Grecs que par la date à laquelle on les place, et qui 
reste trop souvent une simple étiquette, un simple 
chiffre, sans nous faire voir la Grèce d'alors. L'école 
historique, au contraire, reporte les événements sur 
le passé concret. Elle fait du réalisme, mais elle 
l'idéalise par le simple recul et par l'effet du lointain, 
Spencer constate, sans en donner d'explication, que 
tout objet d'abord utile aux hommes qui a mainte- 
nant cessé de l'être parait beau. Il y a de ce fait, selon 
nous, diverses raisons. En premier lieu, tout ce qui 
a servi à l'homme intéresse l'homme par cela même. 
Voici une armure, une poterie, ils ont servi à nos 
pères, ils nous intéressent donc, mais ils ne servent 
plus; par là ils perdent aussitôt ce caractère de tri- 
vialité qu'entraîne nécessairement avec elle l'utilité 
journalière, ils n'excitent plus qu'une sympathie dé- 
diverses salles, arrivent sur le seuil de la dernière, la « Salle dorée », celle qui 
contient le sarcophage. 

« Sur la fine poudre grise qui sablait le sol, se dessinait très nettement, avec 
l'empreinte de l'orteii, des quatre doigts et du calcanéum, la forme d'un pied 
humain; le pied du dernier prêtre ou du dernier ami qui s'était retiré quinze 
cents ans avant Jésus-Christ, après avoir rendu au mort les honneurs suprêmes. 
La poussière, aussi éternelle eu Egypte que le granit, avait moulé ce pas et le 
gardait depuis plus de trente siècles, comme les boues diluviennes durcies gar- 
dent la trace des pieds d'animaux qui la pétrirent. 

— Voyez cette empreinte humaine dont la pointe se dirige vers la sortie de 
l'hypogée... Cette trace légère, qu'un souffle eût balayée, a duré plus longtemps 
que des civilisations, que des empires, que les religious mêmes et que des mo- 
numents qu'on croyait éternels. 

« 11 lui sembla, d'après l'expression de Shakespeare, que « la roue du temps 
était sortie de son ornière » : la notion de la vie moderne s'effaça chez lui... Une 
main invisible avait retourné le sablier de l'éternité, et les siècles, tombés grain 
à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur 
chute...» (PP. 35, 36. 37.). 



PREMIER APPENDICE 131 

sintéressée. L'histoire a pour caractéristique de gran- 
dir et de pétiter toute chose. Par l'histoire il se fait 
une épuration ne laissant subsister que les caractères 
esthétiques et grandioses; les objets les plus infimes 
se trouvent dépouillés de ce qu'il y a de trivial, de 
commun, de vulgaire, de grossier et de surajouté par 
l'usage journalier : il ne reste en notre esprit, des 
objets replacés ainsi dans le temps passé, qu'une 
image simple, l'expression du sentiment primitif qui 
les a faits; et ce qui est simple et profond n'a rien de 
vil. Une pique du temps des Gaulois ne nous rappelle 
que la grande idée qui a fait l'arme, quelle qu'elle 
soit: l'idée de défense et de force; la pique, c'est le 
Gaulois défendant ses foyers et la vieille terre gau- 
loise. Une arquebuse du temps des croisades n'éveille 
en nous que les images fantastiques du lointain des 
temps, des vieilles luttes entre les races du nord et 
du midi. Mais un fusil Gras, un sabre, c'est pour nous 
le pantalon rouge et trop large du soldat qui passe 
dans la rue, avec sa figure souvent rougeaude et mal 
éveillée de paysan qui sort de son village. Donc tout 
ce qui arrive à nous à travers l'histoire nous apparaît 
clans sa simplicité; au contraire, l'utile de chaque 
jour, avec sa surcharge de trivialité, reste prosaïque; 
et voilà pourquoi l'utile devenu historique devient 
beau. 

L'antique est une sorte de réalité purifiée par le 
temps. « Tout âge, dit Elisabeth Browning, en raison 
même de sa perspective trop rapprochée , est mal 
aperçu de ses contemporains. Supposons que le 
mont Athos ait été sculpté, selon le plan d'Alexandre, 
en une colossale statue humaine. Les paysans qui 
eussent ramassé les broussailles dans son oreille 



182 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

n'eussent pas plus songé que les boucs qui y brou- 
taient à chercher là une forme aux traits humains; 
et je mets en fait qu'il leur eût fallu aller à cinq milles 
de là pour que l'image géante éclatât à leurs regards 
en plein profil humain, nez et menton distincts, 
bouche murmurant des rythmes silencieux vers le 
ciel et nourrie au soir du sang des soleils; grand 
torse, main qui eût épanché perpétuellement la lar- 
gesse d'un fleuve sur les pâturages de la contrée. Il 
en est de même pour les temps où nous vivons; ils 
sont trop grands pour qu'on puisse les voir de près. 
Mais les poètes doivent déployer une double vision ; 
avoir des yeux pour voir les choses rapprochées avec 
autant de largeur que s'ils prenaient leur point de 
vue de loin, et les choses distantes d'une façon aussi 
intime et profonde que s'ils les touchaient. C'est ce 
à quoi nous devons tendre. Je me défie d'un poète 
qui ne voit ni caractère, ni gloire dans son époque, 
et fait rouler son âme cinq cents ans en arrière der- 
rière fossés et pont-levis, dans la cour d'un vieux 
château, pour y chanter quelque noir chef 1 ». 

1. Elisabeth Browning, cinquième chapitre d'Aurora Leiijlt. 



DEUXIEME APPENDICE 



Guyau est encore revenu sur la poésie du temps dans ses Vers d'un Philo- 
sophe; voici la pièce intitulée Le Temps. 



LE TEMPS 
I 

LE PASSÉ 



Nohs ne pouvons penser le temps sans en souffrir. 

Eu se sentant durer, l'homme se sent mourir : 

Ce mal est ignoré de la nature entière. 

L'œil li\é sur le sol, dans un flot de poussière, 

Je vois passer là-bas, eu troupe, de grands bœufs; 

Sans jamais retourner leurs têtes en arrière, 

Ils s'en vont à pas lourds, souffrants, non malheureux; 

Ils n'aperçoivent pas la longue ligne blanche 

De la route fuyant devant eux, derrière eux, 

Sans fin, et dans leur front qui sous le fouet se penche 

Nul reflet du passé n'éclaire l'avenir. 

Tout se mêle pour eux. Parfois je les envie : 

Ils ne connaissent point l'anxieux souvenir, 

Et vivent sourdement, en ignorant la vie. 



134 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

L'autre jour j'ai revu la petite maison 

Que jadis j'habitai là-haut sur la colline, 

Avec la grande mer au loin pour horizon. 

J'y suis monté gaîment : toujours on s'imagine 

Qu'on aura du plaisir à troubler le passé, 

A le faire sortir, étonné, de la brume. 

Puis, pensais-je, mon cœur ici n'a rien laissé: 

J'ai vécu, voilà tout, j'ai souffert, j'ai pensé, 

Tandis que, devant moi, l'éternelle amertume 

De la mer frémissante ondoyait sous les cieux. 

Je ne portais, caché dans mon sein, d'autre drame 

Que celui de la vie : en saluant ces lieux, 

Pourquoi donc se fondit soudain toute mon àme?. 



C'était moi-même, hélas, moi que j'avais perdu. 
Oh! comme j'étais loin ! et quelle ombre montante' 
Déjà m'enveloppait à demi descendu 
Sous le lourd horizon de la vie accablante ? 



Des profondeurs en moi s'ouvraient à mon regard, 
Vivre! est-il donc au fond rien de plus implacable? 
S'écouler sans savoir vers quel but, au hasard, 
Se sentir maîtrisé par l'heure insaisissable! 



Nous allons devant nous comme des exilés, 
Ne pouvant pas fouler deux fois la même place, 
Goûter la même joie, et sans cesse appelés 
Par l'horizon nouveau que nous ouvre l'espace^ 



DEUXIÈME APPENDICE 135 

Oh ! quand nous descendons au fond de notre cœur, 
Combien de doux chemins à travers nos pensées, 
De recoins parfumés où gazouillent en chœur 
Les vivants souvenirs, voix des choses passées! 

Comme nous voudrions, ne fût-ce qu'un moment, 
Revenir en arrière et, frissonnants d'ivresse, 
Parcourir de nouveau le méandre charmant 
Que creuse en s'écoulant dans nos cœurs la jeunesse ! 

Mais non, notre passé se ferme pour toujours, 
Je sens que je deviens étranger à ma vie ; 
Lorsque je dis encor : — mes plaisirs, mes amours, 
Mes douleurs, — puis-je ainsi parler sans ironie? 

Que d'impuissance éclate en ce mot tout humain! 
Se souvenir ! — se voir lentement disparaître, 
Sentir vibrer toujours comme l'écho lointain 
D'une vie à laquelle on ne peut plus renaître ! 

Tout ce monde déjà perdu que j'ai peuplé 

Avec mon âme même au hasard dispersée, 

Avec l'espoir joyeux, de mon cœur envolé, 

En vain j'y veux encor attacher ma pensée : 

Tout par degrés s'altère en ce mouvant tableau. 

Je m'échappe à moi-même! avec effort je tente 

De renouer les fils de ce doux écheveau 

Qui fut ma vie; hélas! je sens ma main tremblante 

Se perdre en ce passé que je voulais fouiller. 

Quand, après un long temps, je revois le visage 



136 GENÈSE DE L'IDEE DE TEMPS 

Des ami^qui venaient s'asseoir près du foyer, 

Je m'étonne : mon àme hésite et se partage 

Entre ses souvenirs et la réalité. 

Je les reconnais bien, et pourtant je me trouve 

Inquiet auprès d'eux, presque désenchanté; 

Peut-être éprouvent-ils aussi ce que j'éprouve : 

Tous, en nous retrouvant, nous nous cherchons encor. 

Entre nous est venu se placer tout un monde; 

Nous appelons en vain ce cher passé qui dort, 

Nous attendons, naïfs, qu'il s'éveille et réponde; 

Lui, sous le temps qui monte à jamais submergé, 

Il reste pâle et mort; tout, est encor le même, 

Je crois, autour de nous; en nous tout est changé : 

Notre réunion semble un adieu suprême. 



DEUXIÈME APPENDICE 131 



II 



L'AVENIR 



Un matin, je partis, seul, pour gravir un mont, 

La nuit voilait encor la montagne sereine, 

Mais on sentait venir le jour; pour prendre haleine, 

Je retournai la tète ; un gouffre si profond 

Se creusa sous mes pieds, dans l'ombre plus limpide, 

Qu'une angoisse me prit, et, dompté par l'effroi, 

Sentant battre mon cœur au vertige du vide, 

Je restais à sonder le gouffre ouvert sous moi. 

Enfin, avec effort, je relevai la tête. 

Partout le roc à pic pendait comme un mur noir; 

Mais là-haut, tout là-haut, lointain comme l'espoir, 

Je vis dans le ciel pur monter le libre faîte. 

Il semblait tressaillir au soleil matinal ; 

Portant à son côté son glacier de cristal, 

Il se dressait rougi d'une aurore sublime 

Alors j'oubliai tout, l'âpre roc à gravir, 



138 GENÈSE DE L'IDÉE DE TEMPS 

La fatigue, la nuit, le vertige, l'abîme 

Au fond duquel, dormant comme le souvenir, 

Un lac vert s'allongeait environné de glace : 

D'un élan, sans quitter la montagne des yeux, 

Sentant revivre en moi la volonté tenace, 

J'escaladai le roc, et je croyais, joyeux, 

Voir ma force grandir en approchant des cieux. 



Vide profond et sourd qu'en nos cœurs le temps laisse, 

Abîme du passé, toi dont la vue oppresse 

Et donne le vertige à qui t'ose sonder, 

Je veux, pour retrouver ma force et ma jeunesse, 

Loin de toi, le front haut, marcher et regarder ! 

Jours sombres ou joyeux, jeunes heures fanées, 

Evanouissez-vous dans l'ombre des années ; 

Je ne pleurerai plus en vous voyant flétrir, 

Et, laissant le passé fuir sous moi comme un rêve, 

J'irai vers l'inconnu séduisant qui se lève, 

Vers ce vague idéal qui point dans l'avenir, 

Cime vierge et que rien d'humain n'a pu ternir. 

Je suivrai mon chemin, marchant où me convie 

Ma vision lointaine, erreur ou vérité : 

Tout ce que l'aube éclaire encore, a la beauté; 

L'avenir fait pour moi tout le prix de la vie. 

Me semble-t-il si doux parce qu'il est très loin? 

Et lorsque je croirai, lumineuse espérance, 

Te toucher de la main, ne le verrai-je point 

Tomber et tout ù coup te changer en souffrance? 

Je ne sais... C'est encor de quelque souvenir 



DELXIÈAIE APPENDICE 139 

Que me vient cette crainte en mon cœur renaissante; 
Quelque déception d'autrefois m'épouvante, 
Et d'après mon passé je juge l'avenir. 
Oublions et marchons. L'homme, sur cette terre, 
S'il n'oubliait jamais, pourrait-il espérer? 
J'aime à sentir sur moi cet éternel mystère, — 
L'avenir, — et sans peur je veux y pénétrer : 
Le bonheur le plus doux est celui qu'on espère. 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction par Alfred Fouillée ' 

Préface de l'auteur ] 



CHAPITRE PREMIER 
Période de confusion primitive 



CHAPITRE II 



Forme passive du temps ; sa genèse. Part des notions de diffé- 
rence, de ressemblance, de pluralité, de degré et d'ordre. . 17 



CHAPITRE III 



Fond actif de la notion de temps; sa genèse. Part de la 
volonté, de l'intention et de l'activité motrice. Présent, 
avenir et passé 29 



•* 



M2 TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE IV 



Le temps et la mémoire; le souvenir et le phonographe. L'es- 
pace comme moyen de représentation du temps 49 



CHAPITRE V 

Les illusions du temps, normales et pathologiques 85 

Conclusion H~ 

APPENDICES 

Premier appendice. — La poésie du temps 123 

Deuxième appendice. — Le temps 133 

I. Le passé 133 

11. L'avenir 137 



Paris. — Imp. E. Capiomont et C>e, rue des Poitevins. 6. 







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